La vie de Georges Brassens, l’anarchiste qui chantait pour ses idées

Ce 22 octobre, Georges Brassens aurait eu 100 ans. Mais l’une date qui a peut-être le plus marqué la trajectoire du chanteur à moustache, c’est celle du 28 juin 1946. Il ne s’agit pas du jour d’un concert ou de celui de la sortie d’un disque. A cette époque, Georges Brassens a 25 ans, et il n’est pas encore chansonnier. Il ne possède même pas de guitare. Ce jour du 28 juin 1946 est celui de la parution d’un texte, qu’il a envoyé quelques semaines plus tôt sans trop y croire, à sa publication favorite : le journal Le Libertaire.

Le Libertaire est une gazette à la ligne éditoriale bien tranché. Depuis le 19e siècle, et sous diverses formes, elle est un organe du mouvement anarchiste. L’article de Brassens, à tendance pamphlétaire contre la police, se retrouve en troisième page, aux côtés de considérations sur Kafka ou sur la déréliction annoncée de l’économie française. Quand le jeune homme en découvre, à sa grande surprise, la publication, il est fier que sa prose soit reconnue et qu’elle participe à porter les idées qui sont les siennes. Plusieurs articles suivront, un jour signé Charles Brenss, l’autre Géo Cédille. Mais jamais Georges Brassens !

Police, religion et État dans le viseur

À l’été 1946, qui fait naître cette première publication, Brassens vient d’adhérer à la Fédération Anarchiste. Il participe activement aux réunions de l’antenne du 15e arrondissement. Ses convictions libertaires se sont forgées dès l’enfance, comme une propension quasi naturelle à contester un certain ordre établi. C’est cette volonté de renverser l’ordre établi qui nourrira plus tard son envie de chanter.

Né dans un quartier populaire de Sète en 1921, Georges Brassens grandit entre une mère fervente catholique et un père anticlérical. Peut-être cette contradiction a-t-elle construit très tôt chez lui un esprit critique qui lui fera préférer les joies de la poésie à celles du catéchisme. Ou l’euphorie des virées avec les copains d’abord, plutôt que celle des bancs de l’école. Des virées qui le mènent d’ailleurs à se confronter, dès ses 17 ans, à une institution qu’il prendra un malin plaisir à vilipender plus tard : la police.

La religion, l’école, l’État, la Justice… Dès sa jeunesse, Georges Brassens prend bien soin de s’extirper de tous ces carcans pour assumer sa liberté de penser ou de jouer avec les mots. À 18 ans, il s’installe à Paris, d’abord chez sa tante, puis chez un couple ami à elle, Marcel et Jeanne Planche. Il partagera durant de longues années leur modeste logis (et le lit de Jeanne), dans une impasse du 14e arrondissement, développant une relation unique avec ce couple de gens simples et bons, dont il vantera les vertus dans ses chansons.

À Paris, Brassens découvre l’absurdité aliénante d’un emploi à l’usine. Trois mois sur les chaînes de montage de Renault à Boulogne-Billancourt suffisent à le vacciner pour toujours contre la notion de travail. Pas de chance, en pleine Seconde Guerre mondiale, le travail est rendu obligatoire par (et pour) l’occupant nazi qui exploite les force vives du pays. Brassens se retrouve en 1943 dans un camp du STO en Allemagne. Mais il s’organise avec ses copains pour terminer plus tôt et se consacrer à la lecture et l’écriture. Une année dans le camp de travail lui laisse le temps de nouer de solides amitiés et de réfléchir à un autre monde possible.

La Libération, dont les excès de l’épuration le scandalisent, ouvre sur une nouvelle ère dans laquelle tout est à refaire. Le contexte politique et intellectuel est effervescent. Partout on veut proposer, s’engager, bâtir ou déconstruire. « Je ne faisais rien, j’étais disponible pour tout, y compris le pire », dira-t-il plus tard. 

Une anarchie intellectuelle et joyeuse

Le communisme est alors un projet souhaitable pour beaucoup mais Brassens ne se retrouve pas dans cette doctrine de la masse égalitariste. Il a, en revanche, rencontré des militants anarchistes, a lu les auteurs qui ont théorisé ces idées, Proudhon et Kropotkine notamment, et se sent proche de cette mouvance qui place la liberté individuelle au centre des réflexions. Il est convaincu qu’il faut abandonner toute forme de domination et d’autorité dans l’organisation sociale, qu’il faut repenser la solidarité et recréer du lien entre les individus, en dehors des institutions.

Brassens et ses camarades prônent une approche intellectuelle et joyeuse, conscients que le changement doit d’abord s’opérer au niveau des individus et de leurs pensées. Georges vit d’ailleurs en marge du monde aux côtés de Jeanne et Marcel, sans eau courante, sans électricité, sans argent. L’inconfort n’est pas une misère mais une certaine façon de se libérer des contingences matérielles. Il se contente de voir les amis, d’écrire des poèmes et de refaire le monde.

En 1946, Brassens et ses amis créent une revue pour diffuser leurs idées libertaires. Mais le projet n’ira pas plus loin qu’une première maquette. C’est au même moment qu’il adhère à la Fédération Anarchiste et se décide à écrire l’article qui sera donc publié dans Le Libertaire. Les portes du journal s’ouvrent à lui. Il y travaille pendant plus d’un an comme correcteur et contributeur, rédige moult articles qui viennent nourrir une réflexion commune.

Mais dans la rédaction, l’aspect collectif, les petits chefs et l’orientation de plus en plus communiste lui déplaisent. Il a voulu s’engager, s’est questionné sur les moyens de faire advenir les idées qu’il défend. Là, il se retrouve face à des contradictions, peut-être même une impossibilité de l’action, ne croyant, selon ses mots « ni en la vertu du peuple tout seul, ni en la vertu de l’État qui le guide ».

Des chansons qui n’oublient pas son engagement politique

Brassens prend ses distances avec Le Libertaire en même temps que son souhait de vivre de sa poésie et de sa musique s’affirme. Il écrit ensuite pour le bulletin de la Confédération National du Travail, syndicat à tendance anarchiste et révolutionnaire, ce qui lui vaut d’être un temps surveillé par les Renseignements généraux. Mais il a déjà glissé vers une autre forme d’engagement. De plus en plus sceptique, il est désormais décidé à oublier les articles pour ne plus écrire que des chansons.

Au tournant des années 1950, Georges Brassens auditionne dans des cabarets. Après quelques échecs dus à la fois à son trac, mais aussi à ses interprétations hasardeuses, il commence à trouver son style, rencontre le succès, enregistre des disques et donne des concerts dans des salles de plus en plus importantes, jusqu’à l’Olympia en 1954. 

Cette réussite ne lui fait pas oublier ses convictions, puisqu’il se produit lors de galas de la Fédération Anarchiste. C’est par ses chansons que Brassens fait désormais passer ses idées. Son antimilitarisme par exemple dans La mauvaise réputation, clamant son indifférence face à la gloriole soldatesque, ou son aversion pour une justice pratiquant la peine de mort dans la célèbre Gare au Gorille.

Des premières diffusions radio sur « Europe n°1 »

Dans la chanson Hécatombe, il conte avec malice les mésaventures de la maréchaussée sur le marché de Brive-la-Gaillarde, où un gendarme éreinté par de séditieuses ménagères en vient à crier « Mort aux lois, vive l’anarchie ! ». Ses positions irrévérencieuses, toujours affichées avec humour, froissent certains, enthousiasment les autres, et participent sûrement de son succès. Même si, en ces temps où l’État surveille les ondes, ses chansons, jugées trop subversives, ne passent pas à la radio.

Il faut attendre 1955 et la création d’une nouvelle radio privée, « Europe n°1 », pour entendre Brassens dans les postes à travers le pays. Ses opinions profondément pacifistes provoquent même un petit scandale lorsqu’en 1964, dans un pays encore englué dans le souvenir de la guerre, la chanson Les deux oncles met sur le même pied Anglais et Allemands, Résistants et collaborateurs, leur reprochant de s’être vautrés dans de belliqueux sentiments plutôt que d’œuvrer à la paix.

De ses premiers succès jusqu’à sa mort, il y a 40 ans, en 1981, Brassens fait preuve d’une humilité silencieuse et affiche une constance qui inspire le respect. Conscient de ses contradictions ou de ses limites, bien incapable de changer le monde, l’artiste ne se comporte pas en guide, ni en faiseur de morale, mais s’astreint seulement à agir selon sa philosophie personnelle, qui transparaît dans son œuvre et que ses propres mots résument au mieux : « L’anarchisme, ce n’est pas seulement de la révolte, c’est plutôt l’amour des hommes ».

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