Réseaux sociaux, WhatsApp, démarchage téléphonique : pourquoi nous n’appelons plus avec nos smartphones

En avril 2020, le New York Times annonçait le come-back du bon vieux coup de fil. Les appels vocaux, depuis longtemps en déclin, effectuaient alors « un retour en force ». Il faut dire que cela se passait en plein confinement, aux tout débuts la crise du Covid, quand tout le monde restait cloîtré chez soi et ne croisait plus personne. “Le volume des appels téléphoniques a augmenté plus que l’utilisation d’Internet, car les gens veulent entendre la voix des autres pendant la pandémie », expliquait alors un cadre de Verizon.

Les visios ont aussi explosé à l’époque, mais les coups de fils « plus pratiques pour des conversations en one-to-one, et ne connaissent pas de ralentissements ou de pannes comme la vidéo », notait-il encore. Avant d’asséner que “la voix est la nouvelle killer app ».

   

Mais deux ans plus tard, le soufflé est clairement retombé. Loin d’effectuer un come-back retentissant, l’appel téléphonique est retombé dans les oubliettes. Selon une étude de l’INSEE publiée en janvier 2022, plus de 20 % des Français ne répondent plus au téléphone.

30 % filtrent systématiquement les appels, et 2 % ne décrochent jamais

 

Disposer d’un téléphone n’est pas toujours synonyme de joignabilité : ignorer ou filtrer des appels est une pratique courante. Ce faisant, les personnes se rendent indisponibles pour une discussion téléphonique mais peuvent être informées de l’appel (une notification est souvent visible), voire du contenu de celui-ci (par le dépôt d’un message sur le répondeur), expliquent les chercheurs de la division « Conditions de vie des ménages » de l’Institut d’études économiques et sociétales.

Parmi les possesseurs de téléphones mobiles (smartphones ou non), 30 % filtrent « systématiquement » les appels, et 2 % ne décrochent jamais. Ce phénomène n’est pas nouveau : en 2018, The Atlantic expliquait que “personne ne décroche plus » parce que « la culture du téléphone » était alors « en train de disparaître ». Et avec elle le « réflexe de répondre ». Dans l’article de 2020 du New York Times, le même cadre de Verizon indiquait que « pendant des années », lui et ses confrères des télécoms avaient constaté « une baisse constante du temps que les gens passent à se parler, en particulier sur les smartphones ».

Il faisait alors l’hypothèse que cette tendance pouvait s’expliquer par le fait que « les gens se sont tournés vers les textos et des applis comme FaceTime et WhatsApp ».

Tous ces « ding » ont fini par tuer les « dring »  

 

 

Il y a quatre ans, Alexis C. Madrigal, le chroniqueur de The Atlantic, affirmait de son côté que la chute des appels téléphoniques pouvait s’expliquer « structurellement », par le fait qu’il y a « tout simplement plus d’options de communication ». En 2022, le même phénomène s’observe toujours : nous utilisons une foultitude d’applications de messagerie instantanée (WhatsApp, Telegram, Messenger…), nous sommes constamment connectés aux réseaux sociaux (Twitter, Facebook, Instagram, Snapchat), nous écrivons plus que nous n’appelons, et quand nous parlons, nous utilisons désormais des « vocaux ». Vous savez, ces petits enregistrements qui s’insèrent au beau milieu d’une discussion écrite, et qui permettent d’éviter à la fois de trop écrire et de s’appeler.

Ces 10 ou 15 dernières années, nous avons fini par préférer les SMS et les applis messagerie instantanée pour leur côté discret et asynchrone, pour leurs emojis, pour leurs gifs, pour leurs notes vocales. Si bien que tous ces « ding » ont fini par tuer les « dring ». Perçus comme trop « intrusifs » et « brutaux » à l’ère des réseaux sociaux visuels (Tik Tok, Instagram, Snapchat), des visios et de l’asynchronisme des échanges, les coups de fils seraient donc devenus ringards. Ou en tout cas considérés comme un « calvaire » par de plus en plus de jeunes. 

 

Le fléau des appels indésirables et des robocalls

Mais l’usage effréné de la messagerie instantanée n’explique pas tout. Il y a une autre raison pour laquelle nous refusons de répondre aux appels : le spam des télémarketeurs, qui fait perdre du temps, ou qui vire parfois au harcèlement. Qui n’a jamais attendu avec excitation un coup de fil, puis répondu dès la première sonnerie, avant de tomber, déçu, sur un démarcheur de SFR, Bouygues ou Free ? C’est une réalité affreusement banale : chaque jour, de nouveaux numéros inconnus font vibrer nos téléphones, et nous gâchent la vie. À côté de tous ces coups de fils non sollicités en recrudescence (120 millions d’appels indésirables en 2021), nos smartphones sont aussi pollués par une multitude de messages automatisés, que l’on appelle les « robocalls ».

Plus facile de raccrocher face à un message enregistré, certes, mais la perte de temps est quand même là, ce qui est plutôt gênant pour nous qui n’aimons, justement, plus perdre notre temps.

 

Les appels intempestifs de démarcheurs / télémarketeurs et les robocalls polluent donc tellement nos smartphones que nous ne répondons plus au téléphone et que nous préférons attendre d’écouter nos messages répondeurs. Et ce n’est pas du tout une question d’âge ou de génération : selon l’Insee, 19 % des 15-29 ans filtrent ou refusent systématiquement les appels, mais c’est aussi le cas de 17 % des 30-44 ans, de 18 % des 45-59 ans, de 21 % des 60-74 ans, et même de 32 % des plus de 75 ans. À noter que ces derniers sont plus nombreux à utiliser des téléphones fixes… mais que les démarcheurs et les robocalls pullulent aussi, justement, derrière les combinés de nos appareils fixes.

Comment mieux filtrer les appels ?  

Si les coups de fil meurent à petit feu, ce n’est donc pas seulement parce qu’ils sont devenus ringards pour certains : ils se font aussi froidement assassiner par des armées de télé-opérateurs. Face à ce fléau, il existe heureusement des parades. Depuis 2016, les particuliers ne souhaitant plus être démarchés par téléphone peuvent s’inscrire en ligne sur une liste « antidémarchage » téléphonique : Bloctel. Mais ce dispositif gratuit lancé il y a 5 ans ne permet toutefois pas de bloquer tous les appels, et certains démarcheurs téléphoniques passent entre les mailles du filet.

 

Il est aussi possible de filtrer les appels, plutôt que de ne jamais décrocher, en utilisant des applications dédiées. Sur Android, l’appli « Téléphone » détecte les numéros « pro et de spam » (bref, indésirables) enregistrés dans une base de données de Google répertoriant des robocalls et des spammeurs connus, puis les bloque. Il est aussi capable de prévenir l’utilisateur par un message d’avertissement si l’appel entrant est susceptible d’être indésirable. Mais mieux encore, la fonctionnalité « Filtrage d’appels » d’Android permet de « savoir qui essaie de vous joindre et pourquoi ». Ainsi, si un numéro inconnu vous contacte, vous appuyez sur « identifier l’appelant », puis un message audio invite ce dernier à préciser le motif de son appel. Vous recevez ensuite en temps réel une transcription de ce qu’il répond.

Apple ne propose pas encore ce genre de système pour IOS, mais cela ne saurait tarder. En attendant, d’autres applications mobiles pour IOS comme ruecaller, Avira Security, Orange Téléphone et Dois-Je Répondre permettent de filtrer les appels de télémarketing, et une option d’Apple, « appel d’inconnus silencieux », permet d’envoyer les numéros hors répertoire ou suspects directement vers votre répondeur. 

Sauver le coup de fil pour sauver notre mental

Ce genre d’applis devrait vous permettre de dépolluer votre smartphone, et vous donner plus d’espace pour de répondre enfin aux coups de fil. Car vous ne le savez peut-être pas, mais les appels téléphoniques gagneraient à être réhabilités parce qu’ils créent des liens sociaux plus solides que les messages écrits, ce qui est plutôt bon pour notre bien-être, et même pour notre santé mentale, nous apprennent des chercheurs de l’Université du Texas, à Austin.

Enfin, à l’ère des visioconférences à tire-larigot, les coups de fil nous permettent d’échapper à la « Zoom Fatigue ». Une sensation de fatigue, ou d’épuisement, que connaissent depuis deux ans de nombreux télétravailleurs et qui survient après de trop nombreuses réunions virtuelles. Selon une étude du Stanford Virtual Human Interaction Lab (VHIL), trop de visios peuvent créer une “surcharge non verbale”, à l’origine d’une forte lassitude, ainsi que d’une “fatigue psychologique” intense, voire dangereuse.

Parmi les conseils que les chercheurs du VHIL donnent pour éviter de sombrer dans la “Zoom Fatigue », on trouve donc assez logiquement le fait de remplacer un maximum de visios par des conférences téléphoniques, ou par des appels en « one-to-one ». Alors, ringards, les coups de fil, vraiment ?

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