La vie de Cicéron, le plus célèbre des orateurs de la Rome antique

 Nous sommes en novembre de l’an 63 avant Jésus-Christ, dans le temple de Jupiter Stator au cœur de la ville de Rome. Les membres du Sénat y ont été convoqués, car l’heure est grave : la République est en danger ! Catilina, l’un des sénateurs, a secrètement ourdi un complot pour prendre le pouvoir par la force. Mais le consul en exercice, une charge qui échoit chaque année à deux personnes, est au courant et ne va pas tarder à le mettre en défaut. Ce consul, c’est Cicéron.

 L’homme se lève alors pour lancer son discours par une formule, toujours célèbre 2.000 ans plus tard : « Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? », que l’on peut traduite par « Jusqu’à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? », « Combien de temps encore serons-nous ainsi le jouet de ta fureur ? », ou encore « Où s’arrêteront les emportements de cette audace effrénée ? ».

Un discours resté dans l’histoire

Et Cicéron d’enchaîner avec une célèbre déclamation : « O tempora! O mores! », « Ô temps ! ô mœurs ! Le sénat connaît tous ces complots, le consul les voit ; et Catilina vit encore… » Ce jour-là, le discours de Cicéron est si bien mené, l’effet est si fort sur l’assemblée, que Catilina prend la fuite, admettant ainsi sa culpabilité, alors qu’aucune preuve n’a encore été présentée.

C’est un coup de maître. Avec un discours et les trois qui suivront, les conjurés sont démasqués et le danger écarté ! Cicéron est acclamé comme sauveur et « Père de la Patrie ». Il est au summum de sa carrière, au comble de sa gloire, alors qu’il n’était pourtant pas prédestiné à faire partie de l’élite de la République.

Cicéron, un « outsider » social

Cicéron est ce que l’on appelle à Rome « un homme nouveau ». Il a atteint les hautes sphères de l’État, sans que ses aïeux ne l’aient fait avant lui. Il est né en 106 avant J-C. à Arpinum, à une centaine de kilomètres de Rome, dans une famille appartenant à l’ordre équestre, sorte de bourgeoisie unie par la richesse et la capacité à faire la guerre en tant que chevalier. Il n’est pas issu d’une lignée patricienne aux ancêtres prestigieux et n’est a priori pas voué à occuper les magistratures suprêmes ou à intégrer le Sénat. 

C’est donc essentiellement par son art oratoire –en plus d’une certaine capacité à suivre le sens du vent– que Cicéron acquiert l’aura et la réputation qui lui manquaient à la naissance. Sa légitimité politique va se forger dans ses discours. Sa culture est sa seule autorité, son éloquence sa seule puissance.

Entendons-nous, Cicéron n’est pas non plus né dans les basses couches de la plèbe. Il profite d’une éducation raffinée, complétée à Athènes dans sa jeunesse. La Grèce ne domine plus les mers, mais elle domine encore la culture et jouit d’un grand prestige dans les activités de l’esprit. Cicéron maîtrise parfaitement le grec, comme d’ailleurs une large partie de l’aristocratie. À Athènes, il aiguise alors son art de la rhétorique et s’adonne à la philosophie, dont il veut imprégner la pensée latine.

Mais avant la philosophie, c’est surtout l’éloquence qui importe dans les multiples assemblées et élections qui structurent les institutions romaines. Plaire et convaincre sont une nécessité. Et puisque Cicéron n’a pas le pied dans les arcanes du pouvoir, il doit d’abord briller autrement : en plaidant ! 

Le latin, une langue faite pour l’art oratoire

À l’époque, tout bon orateur peut défendre quelqu’un en justice, en théorie bénévolement, et sceller par là même des relations d’amitié et d’obligeance qui s’inscrivent dans une sociabilité qui constitue le socle de l’ascension sociale. Cicéron prend aussi soin de se marier à une femme de haute extraction, infiltrant ainsi la noblesse romaine. C’est pour lui le meilleur moyen de sustenter ce qui ressemble bien à une tenace ambition d’accéder au pouvoir. 

Ses nombreuses et brillantes plaidoiries, qu’il prend soin (non sans une certaine vanité) de poser à l’écrit pour les diffuser, témoignent d’une habileté oratoire parfaitement aboutie, dont il maîtrise toutes les subtilités. Cicéron excelle dans l’art de présenter ses propos autant que dans l’art de les énoncer. 

Il faut dire que le latin se prête parfaitement aux effets et figures de styles. La syntaxe est malléable, puisque ce sont les déclinaisons des mots et non leur place dans une phrase qui signifient leur fonction. Les syllabes sont longues ou courtes et permettent de jouer sur la scansion pour appuyer le retentissement du discours. Rien n’est laissé au hasard. Et c’est par sa maîtrise de la rhétorique que Cicéron acquiert la réputation qui lui permet de s’engager désormais en politique. 

En 76 av J-C, alors qu’il a tout juste 30 ans, l’âge requis pour prétendre aux postes de pouvoir, Cicéron lance son cursus honorum. C’est-à-dire la succession des magistratures électives qui pourront l’amener tranquillement jusqu’au consulat 13 ans plus tard. Cicéron fait désormais pleinement partie du monde politique, alors en constante agitation. Les institutions républicaines ne suffisent plus à assurer la stabilité d’un immense empire territorial. Les conflits internes se multiplient ; les chefs militaires prennent de plus en plus de place. 

Des discours qui lui coûteront sa tête

Alors que Cicéron ne cesse de prôner une troisième voie entre la vieille aristocratie conservatrice et la nouvelle parfois radicale (incarnée notamment par le célèbre Jules César), les alliances se nouent et se dénouent. Et les confrontations s’affirment, au point d’en arriver à de véritables guerres civiles. Autant d’occasions pour Cicéron de discourir face au Sénat ou au peuple pour soutenir tel ou tel parti, toujours dans l’idée de défendre la République, et toujours avec un certain talent pour ne jamais complètement se fâcher avec chaque camp. Habile politique ou veule calculateur ? Les historiens en avisent… 

Dès que son rôle n’est plus prépondérant (comme après la guerre entre Pompée et César), Cicéron se retire dans ses maisons de campagne pour écrire. Sa correspondance est extrêmement abondante, ses traités théoriques, notamment sur l’art oratoire, sont finement élaborés. Certains traverseront les âges jusqu’à nous, signe de leur écho à travers l’Histoire.

Mais, pour Cicéron, la rhétorique ne peut suffire si l’on y adjoint pas la philosophie ! Il passe alors une grande partie de son temps à traduire les textes grecs pour donner à la sagesse hellénique toute sa place dans la pensée latine, et dans une certaine façon d’envisager la chose publique.

La République qu’il aime tant, Cicéron va d’ailleurs mourir avec elle, au moment où elle expire face au pouvoir personnel et impérial de nouveaux dirigeants. Les guerres intestines continuent. César est assassiné. Ses successeurs Marc-Antoine et Octave luttent pour le pouvoir. Cicéron ne choisit pas la modération et s’en prend avec hargne à Antoine dans une série de discours. Une fois réconcilié avec son rival pour partager (un temps seulement) le pouvoir, Antoine, vengeur, demande la tête de Cicéron. Tête qui sera tranchée puis présentée en place publique. Les discours de Cicéron l’auront, certes, fait briller mais l’auront finalement achevé.

 

Bibliographie :

  • Yves Roman, Cicéron, Fayard, 2020
  • Cicéron, Premier discours contre Catilina, trad J. Thibaud, Hachette, 1849 – revu et augmenté par une société de latinistes en 2018.
  • Fernand Delarue, Cicéron et l’invention du regard, in L’information littéraire vol 4, 2004

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