La vie de Gustave Eiffel, apprenti chimiste bourguignon devenu légende de la construction

Stéphane Bern, édité par Alexis Patri
07h00, le 13 octobre 2021, modifié à
14h22, le 13 octobre 2021

Nous sommes en 1889. Les plus grands de ce monde se pressent sur le Champ-de-Mars, à Paris, pour découvrir la tour de monsieur Eiffel. Elle est, à l’époque, la construction la plus élevée que des hommes n’aient jamais bâtie : 312 mètres de haut. Le prince de Galles, le fils de la reine Victoria, la reine d’Espagne, les rois de Grèce, de Suède, de Belgique, le tsar de Russie Alexandre… Pas un monarque ne manque à l’appel pour saluer cet exploit. Avec cette tour de fer, Gustave Eiffel redonne à la France sa place de leader en matière de conquête industrielle, dépassant sa grande rivale, l’Angleterre. Pourtant, ce Bourguignon s’est destiné pendant longtemps à embrasser une carrière de chimiste.

C’est à Dijon que naît Gustave Bonickhausen, dit Gustave Eiffel, en 1832. Son père, officier dans l’armée napoléonienne, intègre très vite l’entreprise de négoce de houille créée par sa femme. En effet, dans la famille, c’est elle qui a la bosse du commerce. Partie de rien, la mère de Gustave a eu le nez fin : le 19e siècle verra le sacre de l’industrie et le charbon sera le principal combustible.

Très accaparé par son travail, le couple préfère placer Gustave chez sa grand-mère. Une femme acariâtre qui n’hésite pas à le battre s’il se comporte mal. Revenu au domicile familial après plusieurs années moroses, il obtient avec les honneurs ses deux baccalauréat en sciences et en lettres.

Un petit Bourguignon qui séduit les Parisiennes

A 18 ans, Gustave Eiffel quitte sa province, bien décidée à empoigner sa vie, direction Paris. Après deux ans de classe préparatoire, faute d’être reçue à Polytechnique, il intègre la plus récente, mais non moins prestigieuse Ecole Centrale. Sa mère, qui croit beaucoup à la réussite de son fils, lui loue une chambre dans le quartier du Marais. Elle lui envoie régulièrement de l’argent, car en montant à la capitale, Gustave goûte aux plaisirs d’une ville en pleine effervescence. Le dimanche, avec ses amis, il assiste à des spectacles sur le Champ-de-Mars. Il adore se déguiser lors de bal costumé, découvrir des pièces à l’opéra. Semaine après semaine, il s’enivre d’alcool, de cigares et de femmes.

Il faut dire que l’étudiant est bel homme. Malgré sa petite taille, 1,65m, il possède un physique de sportif : escrime, boxe, natation. Avec ses muscles saillants, son talent pour la danse et son bagout bourguignon, il séduit les Parisiennes. Gustave ne s’en fait pas trop pour son avenir. Tout est déjà prévu. Une fois son diplôme en poche, il intégrera l’entreprise de chimie de son oncle. Mais une dispute de famille l’oblige à repenser son avenir. Gustave est perdu. L’étudiant va trouver son salut en 1855, lors de l’exposition universelle, une première en France. L’occasion pour les visiteurs de contempler des inventions insolites qui bouleverseront leur quotidien dans les années à venir.

Gustave, qui s’est fait payer un passe illimité par sa mère, y déambule du matin au soir. Il est fasciné par ce qu’il y découvre. Des locomobiles avec moteur intégré (l’ancêtre de la voiture), un percolateur à café capable de produire 2.000 à l’heure, une machine à laver le linge, une autre à pétrir le pain, une machine à coudre, une poupée parlante. Un monde nouveau et excitant s’ouvre devant lui.

L’étudiant consigne tous sur un carnet de notes, trace des schémas, dessine des croquis. Un élément le subjugue par-dessus tout : l’immense verrière du Palais de l’industrie. Elle donne une telle légèreté à l’édifice. Il regrette simplement que tout le bâtiment ne soit pas fait de métal et de verre, au lieu de reposer sur ses imposants murs en pierre. Mais désormais, il le sait, il ne finira pas dans la chimie, mais dans la métallurgie.

Gustave Eiffel, le lièvre de la métallurgie

Il veut révolutionner le monde de la construction. Pour cela, Gustave Eiffel peut compter sur celle qui l’a attendue toute sa vie. Sa femme, Marie Godelet est douce, folle amoureuse de lui, et l’encourage sans cesse dans sa carrière. Elle donne naissance à cinq enfants, trois filles et deux fils. Gustave, après s’être formé dans différentes entreprises à la construction de voies ferrées et de ponts, décide qu’il est grand temps de plonger dans le grand bain. En 1866, il a 32 ans et crée sa propre compagnie.

Ses ateliers sont situés à Levallois-Perret. Pendant deux ans, terrifié à l’idée de faire faillite comme certains de ses prédécesseurs, il accepte tous les contrats possibles. Dans le milieu, on le surnommait même le lièvre, tant il court d’un chantier à un autre. Mais ses efforts finissent par payer. Chili, Bolivie, Pérou, son savoir-faire, sa rapidité et ses tarifs compétitifs séduisent de plus en plus. La sublime façade en verrière de la gare de Budapest, le viaduc de Porto, long de 353 mètres, celui de Garabit, en forme parabolique et haut de 122 mètres, l’ossature de la statue de la Liberté, c’est lui. Gustave Eiffel est désormais l’ingénieur incontournable de cette seconde moitié du 19e siècle.

Tout lui sourit. Mais une tragédie vient balayer son existence parfaite. Sa femme décède à 32 ans de ce que l’on appelle à l’époque la phtisie, connue aujourd’hui comme la tuberculose pulmonaire. Il ne se remariera jamais. Sa fille aînée, Claire, s’occupe alors de ses quatre frères et sœurs. Elle veut laisser son père développer toujours plus son entreprise et surtout le projet qui le rendra mondialement célèbre et qui va changer sa vie à tout jamais : la tour Eiffel.

En prévision de l’exposition universelle de 1889, Gustave Eiffel réfléchit en effet à un projet grandiose à présenter au monde. Il a missionné deux de ses collaborateurs, Émile Nouguier et Maurice Koechlin, de concevoir une construction qui impressionnerait les autres nations. Les deux lui proposent tout d’abord une tour métallique haute de 300 mètres. Elle n’aurait pas vraiment d’utilité, si ce n’est d’être la plus haut jamais édifiée.

Deux ans, deux mois et cinq jours

Gustave Eiffel leur demande de revoir leur copie et leur suggère l’aide de l’architecte Stéphane Sauvestre. Cette fois, les plans lui plaisent. La tour reposera sur quatre piliers dans l’axe des quatre points cardinaux. Elle aura trois étages et permettra à plus de 1.000 visiteurs d’admirer la beauté de Paris. Mais sa candidature doit d’abord remporter le concours lancé par le gouvernement.

On dénombre pas moins de 107 projets, dont certains très originaux, voire complètement farfelus. L’un prévoit une tour arrosoir pour rafraîchir Paris pendant les grosses chaleurs. Un autre souhaite commémorer le centenaire de la Révolution française en installant une guillotine géante de 300 mètres de haut. Finalement, Gustave Eiffel remporte les suffrages. Deux ans, deux mois et cinq jours, c’est le temps qu’il faut pour construire la tour la plus haute du monde.

L’organisation de Gustave Eiffel est minutieusement calculée. Les pièces sont fabriquées dans ses ateliers de Levallois-Perret par des ouvriers appelés « les gars du plancher des vaches ». Elles sont ensuite assemblées sur le Champ-de-Mars par 132 hommes surnommés « les ramoneurs ». Payés 80 centimes de l’heure, l’équivalent de 2 euros, ils travaillent 9 heures en hiver et 12 heures en été. En septembre 1888, ils se mettent en grève pour obtenir une augmentation de salaire, au vu des dangers encourus chaque jour. Ils obtiennent gain de cause.

Pendant les travaux, les curieux peuvent observer le chantier grâce à une lunette astronomique installée sur le pont d’Iéna. Dans les derniers mois, la cadence s’accélère : la tour grandit de 1 mètre par jour. Finalement, le 31 mars 1889, le monument est officiellement terminé. La tour, haute de 312 mètres, est une prouesse architecturale. Gustave Eiffel a réussi son pari.

Ouverte au public le 15 mai, la première semaine de l’exposition, 30.000 visiteurs se pressent pour découvrir sa dame de fer. Il est même décoré de la Légion d’honneur au sommet de la tour, avant d’être empêtré avec de nombreux autres dans le célèbre scandale du canal de Panama, auquel son nom, pour avoir construit des écluses, est associé. Un combat judiciaire dont il sort finalement blanchi. Reste ensuite à Eiffel un combat à mener. Il œuvrera pour que sa tour ne soit jamais détruite.

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