La drôle d’enfance de Mathieu Amalric, entre hippies américains et dissidents soviétiques

INTERVIEW

Avant de devenir l’une des muses d’Arnaud Desplechin (La sentinelle, Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle), Rois et reine, Un conte de Noël, Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des plaines), Trois souvenirs de ma jeunesse, les fantômes d’Ismaël), le comédien et réalisateur Mathieu Almaric a grandi bringuebalé au rythmes des affections de ses parents, deux journalistes pour Le Monde. Une situation familiale qui l’a mené dans les années 1970 des Etats-Unis à l’URSS alors en pleine Guerre froide; comme il l’explique samedi sur Europe 1,  à l’occasion de son invitation dans l’émission d’Isabelle Morizet Il n’y a pas qu’une vie dans la vie pour les films Tralala et Serre-moi fort.

De cinq à huit ans, Mathieu Almaric grandit à Washington, avant de partir à Moscou, où il vivra jusqu’à ses 12 ans. Soit dans l’Amérique de Nixon de 1970 à 1973, puis directement dans l’Union soviétique de Podgorny et de Brejnev. « Ça paraît normal quand on est un enfant d’être trimballé comme ça », estime le comédien. « On est un peu arraché à des amitiés naissantes qui se brisent d’un coup. Mais c’est plus tard que je me suis rendu compte que c’était particulier comme enfance. »

Washington-Moscou dans le coffre de la Volvo familiale

Des États-Unis, Mathieu Amalric se souvient surtout de la musique qu’écoutait sa mère. « Janis Joplin, Leon Russell, Joe Cocker, Bob Dylan », énumère-t-il. Mais il conserve aussi en mémoire des images, à hauteur d’enfant. « Il y avait le théâtre des Bread and puppets, les hippies dans la rue, une Washington très verte, les grandes cuisines, apprendre l’anglais devant Sesame Street, les petits-déjeuners devant une toute petite télé. Et ensuite, aller directement à Moscou », se souvient-il.

Mathieu Almaric n’ont pourtant pas choisi le trajet le plus direct entre les deux puissances mondiales concurrentes d’alors. « Je me souviens des longs voyages en break en Volvo. Nous avons traversé tous les pays de l’est », précise le comédien. « La Volvo était remplie à bloc. J’étais dans le coffre à l’arrière, derrière les valises, allongé. Mon frère et ma sœur étaient sur la banquette arrière. »

« C’est ma mère qui nous a initié tous ces voyages extraordinaires. Il y avait les vacances dans le sud-ouest, à Montauban, d’où vient mon père, avec les cousins et les cousines », poursuite Mathieu Amalric. « On s’arrêtait à Bruxelles pour voir une exposition de peinture pour ma mère. Puis on continuait jusqu’à Prague, Varsovie, et on arrivait à Moscou. On faisait le voyage chaque année pour les vacances d’été. La dernière année, ma mère avait voulu que l’on passe par la Finlande et donc par Saint-Pétersbourg, qui s’appelait Leningrad à l’époque. On est monté jusqu’à l’arc polaire. »

Lors de ses longs trajets en voiture à travers l’Europe scindée entre les deux blocs politiques, le jeune Mathieu Amalric découvre la chanson francophone avec Jacques Brel, Barbara, Marcel Mouloudji, Yves Montand et Georges Brassens qu’écoutait son père.

Des micros du KGB qui sortaient des murs

Lorsque la petite arrive (ou revient) en Russie, le jeune Mathieu Amalric retrouve tout ce qui fait sa vie là-bas entre ses huit et ses 12 ans. « Moscou, c’est le froid, c’est le patinage artistique. c’est le poney », poétise l’acteur aux trois César également primé à Cannes. « J’avais un poney qui s’appelait Suba, ce qui veut dire destin. Moscou, c’est aussi la musique et les jeux d’échec. »

Plus prosaïquement, le jeune garçon, qui parlait déjà français et anglais, a dû apprendre le russe. « Quand on est enfant, ça vient tout seul ! Et puis ma mère m’avait inscrit au Conservatoire de quartier de musique pour enfants. J’étais le seul étranger à l’époque. J’étais à l’école américaine et je prenais des cours par correspondance de l’école française le soir. », explique l’adulte qu’il est devenu.

 

« À l’époque, tout était fait pour que les étrangers et les Russes ne se voient surtout pas. Il y avait ce qu’on appelait le ghetto, où tous les étrangers étaient parqués, avec des flics à l’entrée pour qu’il y ait le moins possible de communication », poursuit-il. Cette volonté de contrôle de l’Etat russe se retrouvait évidemment dans le travail de son père, correspondant pour Le Monde. « Mon père avait une secrétaire qui était choisie par le KGB. Ça nous arrivait, quand on claquait trop vite une porte, de voir un micro sortir du mur », s’étonne encore aujourd’hui le comédien.

Mais la tenue à l’écart des étrangers n’a pas empêché les parents de Mathieu Amalric de braver les autorités et de fréquenter dissidents politiques. « C’est comme ça qu’ils sont devenus très proches du cinéaste géorgien Otar Iosseliani, de Vladimir Vyssotski, ce chanteur qui a épousé Marina Vlady et qui n’avait pas le droit de chanter en public, de Lili Brik, l’amour de Vladimir Maïakovsky, tous les écrivains qui écrivaient par samizdat, c’est-à-dire les choses sous le manteau », liste-t-il.

Des débuts au cinéma grâce au dissident Otar Iosseliani

« C’était ça qui attirait mes parents. Donc j’ai rencontré ces gens-là. Mais ça paraît normal quand on est enfant. Ma mère m’emmenait au Bolchoï écouter Rostropovitch, Oïstrakh, Richter… », ajoute l’acteur. C’est d’ailleurs grâve à Otar Iosseliani, connu dans le monde entier et primé à la Mostra de Venise et au Festival de Berlin, que Mathieu Amalric choisit la voie du cinéma.

« C’est quelqu’un qui ne filme jamais d’acteur », explique Mathieu Amalric. « Il prend des silhouettes de gens qu’il aime. Et il me connaissait depuis que je suis enfant. Ça aurait pu être mon frère. Ça a été moi et c’est complètement fou. C’était pour le film Les favoris de la Lune, j’avais 17 ans et ça a changé ma vie. » L’acteur retournera pour Otar Iosseliani dans La chasse aux papillons en 1992, Adieu, planchers des vaches ! en 1999 et Lundi matin en 2002.

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