L’ethnopsychiatrie, qui soigne en tenant compte des cultures, expliquée par Tobie Nathan

INTERVIEW

La psychiatrie doit-elle approcher de la même manière les ruminations mentales d’un conducteur de tuk-tuk à Bangkok, la dépression d’un paysan bourguignon ou le mutisme d’une fillette immigrée de son Bénin natal ? Non, selon Tobie Nathan. Pour ce psychiatre, l’ethnopsychiatrie a, dans toutes ces situations, une carte à jouer. Celui qui a permis l’émergence de cette branche de la psychiatrie, qui entend soigner en prenant en compte les particularités culturelles de chaque patient, explique son fonctionnement samedi, dans l’émission d’Isabelle Morizet Il n’y a pas qu’une vie dans la vie.

Très loin de la psychiatrie coloniale

« C’est très simple », promet Tobie Nathan. « Il y a des gens qui viennent d’ailleurs. Ils ont des problèmes. On a le choix entre leur dire que nous avons une façon de soigner et que c’est la bonne. En général, si on fait ça, ils restent une séance, puis ils s’en vont. Parce qu’ils voient bien que ça n’a rien à voir avec eux. Ou bien, on se dit que chez eux il y a d’autres façons de penser, et que c’est intéressant de savoir quelles sont ces façons de penser et comment ils seraient soignés s’ils étaient restés au pays. Et là, tout d’un coup, c’est un monde qui s’ouvre. Mais pour savoir tout ça, il faut aller dans ces pays, il faut aller voir les gens. »

Et le psychiatre insiste : il ne faut surtout pas confondre l’ethnopsychiatrie avec la psychiatrie coloniale, qui sévissait notamment dans les années 1950. « Oh non, ça, c’était une catastrophe ! », regrette-t-il. « La psychiatrie coloniale, c’était un moment où on associait des maladies à des races. Ça s’est développé en Algérie au moment de la colonisation. On disait par exemple que les Algériens étaient tous paresseux et que c’était quasiment une ‘maladie raciale’. C’est inhumain ! C’étaient des choses terribles comme ça. Et il y a eu toute une école de pensée, qu’on appelait d’ailleurs l’école d’Alger. »

Tout ce que cache un nom

Tobie Nathan offre ensuite un exemple de début de consultation possible. Une démonstration qui fonctionne selon lui que l’on soit un migrant venu d’un pays et d’une culture lointaine, ou pas du tout. « Je demanderais comment vous vous appelez. Si c’est vraiment votre nom », explique l’ethnopsychiatre. « Souvent, il y a un nom derrière le nom. Après, je vous demanderais si vous savez ce que veut dire ce nom. S’il y a d’autres noms dans la famille. À ce moment-là, on ouvre un monde, on  trouve un univers. Déjà, rien qu’avec ça, on a défini un territoire, un univers, des pratiques. »

L’ethnopsychiatre complète sa démonstration avec un exemple concret. « Si vous vous appelez Lévêque, est-ce que cela a un apport avec le christianisme ? Non, je m’appelle Lévêque parce qu’en fait, je m’appelle Lévi. Et puis, on a changé le nom pendant la guerre », imagine-t-il. « Il y a des choses comme ça qui, d’un coup, vous font entrer dans des histoires familiales. Et si on veut soigner quelqu’un sans connaître ses ancêtres, on peut toujours courir. »

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