Stéphane Bern raconte son histoire

Stéphane Bern
16h00, le 30 novembre 2021, modifié à
16h14, le 30 novembre 2021

Immortelle. Joséphine Baker devient mardi la première femme noire à entrer au Panthéon. Une évidence, tant elle a fait pour la France. L’artiste américaine, à la fois chanteuse, danseuse, actrice, fut aussi résistante durant la Seconde Guerre mondiale et un symbole de la lutte pour l’égalité tout au long de sa vie. Devenue Française à la suite de son mariage avec Jean Lion, Joséphine Baker a connu une vie d’une richesse inouïe, avec aussi quelques déboires, comme la perte de son château tant aimé des Milandes, en Dordogne, des suites de nombreuses dettes. Voici le récit de son histoire, raconté par Stéphane Bern.

Les débuts de Joséphine Baker, née Freda Josephine McDonald

On ne l’imagine pas vraiment en châtelaine, Joséphine Baker, et pourtant : de 1937 à 1969, c’est bien là dans le Périgord, au Château des Milandes, dans la commune de Castelnaud-la-Chapelle, qu’elle élève cette fameuse famille arc-en-ciel dont nous avions déjà parlé à ce micro, cette tribu d’enfants de toutes origines, adoptés avec son époux, le chef d’orchestre Jo Bouillon. Joséphine Baker coule des jours heureux dans cette splendide bâtisse de la Renaissance qui domine la Dordogne depuis plus de cinq siècles, pleine de rires et d’enfants… Cette demeure qu’elle a, au fil des années, entièrement réaménagée pour accueillir aussi ses amis, et parfois tout le village comme lorsqu’elle invite les enfants de Castelnaud pour fêter Noël, autour d’un immense sapin.

Ce château, Joséphine Baker voulait en faire celui d’un conte de fées, un conte dont elle était la reine bienveillante. Et après tout, pourquoi pas ? Celle qui devient aujourd’hui la sixième femme à entrer au Panthéon était bel et bien une reine ! Pas par la naissance, mais par cette vie hors du commun que la France célèbre aujourd’hui.

Une reine, oui, et par trois fois même. Reine de la scène d’abord. Et dieu sait qu’elle s’est battue pour occuper cette place. Elle qui est née Freda Josephine McDonald, bien loin des scènes parisiennes, voyant le jour en 1906, à Saint-Louis, dans le Missouri. Elle qui ne sait pas qui est son père et qui a grandi comme elle pouvait avec sa mère, son frère et ses deux sœurs. Mais la petite Joséphine a le talent dans la peau. Elle danse, elle chante, elle transpire la joie de vivre et, à 14 ans, elle est là pour saisir sa chance lorsqu’elle remplace une danseuse du ballet de Saint-Louis, où elle travaille comme couturière.

Joséphine Baker, la Vénus noire de Paris 

La suite est météorique : après Saint-Louis, on la retrouve à Chicago. Après Chicago, c’est Broadway ! Et à 18 ans, c’est le Graal : voilà Joséphine de l’autre côté de l’Atlantique, à Paris, au beau milieu des années folles ! Nous sommes en 1925, c’est l’époque de la « Vénus noire », celle qui enflamme les planches en dansant le charleston vêtue d’un simple pagne qui lui sert aussi à moquer les idées reçues de cette France des colonies qui certes, ne pratique pas la ségrégation sur son sol comme aux Etats-Unis, mais qui ne recule guère devant les pires clichés raciaux.

>> Le fameux château des Milandes, en Dordogne :

Du Théâtre des Champs-Elysées, Joséphine Baker passe aux Folies Bergères où son guépard apprivoisé provoque quelques frissons dans le public, à moitié terrorisé, à moitié fasciné par les danses de Joséphine Baker, par ce physique aussi, élancé et fin, qui émoustillent les peintres cubistes.  L’année suivante, c’est le Casino de Paris et ce tube absolu, « J’ai deux amours », qui lui assure à jamais l’affection des Français. Ce coup de foudre, elle en reparlera plus tard, dans un discours qu’elle prononce en 1954 : « Je savais, ce jour brumeux, quand le paquebot a quitté le port de New-York, que je trouverais le soleil à mon arrivée en France (…) Ici je me sens libre et heureuse de vivre et, au moment où l’on trouve le bonheur absolu et complet, on peut dire avec conviction : ceci est mon pays ».

Joséphine Baker l’espionne, la résistante

Reine de la scène donc, reine de l’espionnage ensuite, lorsque les années sombres succèdent aux Années folles ! Naturalisée française en 1937 après son mariage éphémère avec l’industriel Jean Lion, Joséphine Baker est approchée dès le début de la guerre par les services du contre-espionnage français. En 1939, elle se rend sur le front et chante pour les soldats pendant la Drôle de guerre. A Paris, Baker multiplie les concerts, distribue de la nourriture et des vêtements à ceux qui n’ont rien. Après la défaite de 1940, Joséphine n’hésite pas un instant et s’engage aux côtés de la France Libre. Elle a le profil idéal : c’est une vedette qui passe sa vie à fréquenter des personnalités, des diplomates et des officiels.

Alors à chaque tournée, à chaque gala, de Marrakech au Caire, de Beyrouth à Damas, Joséphine tend l’oreille, écoute et transmet à Londres les informations qu’elle parvient à capter.  C’est courageux, risqué, rocambolesque aussi parfois, comme à Lisbonne, quand elle cache dans son soutien-gorge un microfilm truffé de noms d’espions nazis. Celle qui rejoint aujourd’hui le Panthéon prend place parmi ses pairs résistants comme Jean Moulin, René Cassin, Pierre Brossolette ou Germaine Tillion.

>> Une partie de la vie de Joséphine Baker se raconte au château des Milandes :

© AFP

Reine de la scène, reine de l’espionnage, Joséphine Baker a été aussi, toute sa vie et de toute son âme, une reine engagée contre ce racisme qu’elle connaissait bien, elle, la petite fille née dans une Amérique où les Noirs n’avaient pas le droit d’étudier dans les mêmes écoles ou de boire aux mêmes robinets que les Blancs, cette Amérique où on interdisait les parcs des enfants blancs aux chiens et aux personnes de couleur.

Baker s’est engagée en France avec la Croix Rouge ; aux Etats-Unis aux côtés de Martin Luther King. Le 28 août 1963, à Washington, elle est à côté du pasteur, devant le Lincoln Memorial, quand il prononce son célèbre « I have a dream ». Et quand elle prend la parole ce jour-là, c’est dans son uniforme, celui de l’armée de l’air française, avec ses décorations : médaille de la résistance, croix de guerre et légion d’honneur – cette légion d’honneur qu’elle a reçu au château des Milandes, chez elle, en 1961.

Ce jour terrible où elle a perdu son château des Milandes

Mais les contes de fée sont parfois cruels : personne ne le sait encore, mais Joséphine Baker est sur le point de tout perdre, à commencer par son château. Locataire pendant dix ans, Joséphine Baker a fini par acheter les Milandes en 1947 avec son mari, le compositeur Jo Bouillon. Le couple partageait une ambition, un rêve : faire de cette demeure un refuge, un havre de paix, un lieu sûr où personne ne jugerait quiconque sur sa couleur de peau ou ses croyances… 

La famille y a vécu des jours heureux pendant toutes ces années. Mais voilà, Joséphine Baker a vu trop grand et n’a jamais regardé à la dépense ! Petit à petit, sans qu’elle s’en rende compte, elle y engloutit toute sa fortune, trompée par des indélicats qui profitent d’elle. Son divorce, en 1957, n’aide pas, mais Joséphine s’acharne pour donner vie à ce Village du Monde dont elle rêve. En 1964, criblée de dettes, Baker annonce la vente du château qui est repoussée de justesse grâce à l’intervention de Brigitte Bardot, bouleversée par l’appel à l’aide de Joséphine. Le sursis est de courte durée ! En 1968, les Milandes sont vendues pour une misère.

Lorsqu’elle revient de tournée, Joséphine Baker trouve porte close et finit par se barricader dans la cuisine. Mais le nouveau propriétaire la fait expulser du château dans des conditions particulièrement brutales. Ruinée, Joséphine Baker peut heureusement compter sur ses amis : Jean-Claude Brialy d’abord, qui l’abrite à Paris, puis Grace de Monaco qui l’accueille plusieurs années sur le Rocher. Battante comme elle l’a toujours été, Joséphine Baker multiplie les galas à Paris, à Belgrade, à Londres ou à New-York.

Le retour sur le devant de la scène… jusqu’à l’épuisement

A force de travail et d’acharnement, elle revient sur le devant de la scène plus aimée que jamais. En mars 1975, pour ses cinquante ans de carrière, elle entame une série de spectacles à Bobino, où elle fait tous les soirs salle comble. Mais elle est épuisée. Le 9 avril, après 14 représentations, Joséphine Baker rentre dans son appartement parisien où elle s’effondre soudainement, victime d’une attaque cérébrale. Transportée d’urgence à l’hôpital, la star ne sortira jamais du coma. Le 12 avril, à 68 ans, Joséphine Baker s’éteint.

On enterre alors la première icône noire de la scène française au cimetière marin de Monaco, où son corps repose depuis. Et reposera d’ailleurs toujours, puisqu’au Panthéon seul son nom sera présent sur un cénotaphe, un cercueil qui contient uniquement de la terre des quatre endroits symboliques où Joséphine Baker a passé le plus clair de sa vie : St-Louis, Paris, Monaco et évidemment les Milandes et son Château en Dordogne où son souvenir lui est, pour toujours, bien présent.

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