La vie explosive d’Alfred Nobel, l’inventeur d’une arme de guerre qui célébra la paix

Nous sommes le 3 septembre 1864 à Stockholm, sur un paisible rivage faisant face à l’île bucolique de Långholmen. Il fait beau, un délicat clapotis accompagne le chant des oiseaux quand, soudain, un bruit assourdissant déchire le calme des lieux. Un hangar de bois vient d’être soufflé par une explosion ! C’est, ou plutôt c’était, l’usine-laboratoire de la famille Nobel, bien connue dans les parages. Malheureusement, cinq personnes trouvent la mort. Parmi elles, Emil, 22 ans, frère cadet d’Alfred Nobel.

Que s’est-il passé ? Emil et ses collègues étaient en train de mener des expériences sur la nitroglycérine, liquide explosif, qui produit des déflagrations extrêmement puissantes, mais qui demeure très instable et peut sauter au moindre mouvement ou changement de température. Le but était justement de maîtriser cette instabilité. Force est d’admettre que c’est raté. La famille Nobel est endeuillée par cette tragique perte, mais cela ne l’empêche pas de continuer ses recherches.

Alfred, vilain petit canard de la fratrie Nobel

Immanuel, le père, est un ingénieur et riche industriel qui a notamment inventé des mines explosives sous-marines. Il a fait fortune en pourvoyant l’armée de Russie, qui en a fait bon usage pendant la guerre de Crimée dans les années 1850. Guerre qui fut néanmoins perdue. La fortune s’étant amenuisée, Immanuel est rentré en Suède et s’intéresse désormais à un autre explosif : la nitroglycérine donc.

Et puisque son fils Emil vient de mourir et que deux autres s’occupent de production pétrolière dans l’Empire Russe, il ne reste qu’Alfred pour continuer à travailler, heureusement absent au moment de l’accident. Alfred Nobel, né à Stockholm en 1833, est un peu à part dans une fratrie de scientifiques. Introverti, mélancolique, il est dans sa jeunesse plus porté sur les poèmes que sur les équations. Son père ne goûtant guère ses accointances littéraires, il l’envoie étudier la chimie aux États-Unis puis en France.

C’est à Paris qu’Alfred rencontre, en 1850, le chimiste italien Ascanio Sobrero, qui vient de mettre au point un nouveau produit. Jusqu’ici et depuis des siècles, le seul réel explosif connu était la poudre noire. La nitroglycérine mise au point par Sobrero, facile à fabriquer en laboratoire, est une révolution. Mais le liquide est tellement instable et sensible qu’il semble bien difficile de lui trouver un usage.

Alfred Nobel va s’en charger au sein de l’entreprise familiale. Pour l’amour de la science peut-être, mais surtout pour les profits colossaux que cela pourrait engendrer. Nous sommes en pleine Révolution industrielle. Partout on fait sauter les montagnes pour y percer des tunnels, creuser des mines ou des carrières. On déploie les réseaux de canaux, de ports et de chemins de fer. Un explosif puissant et maniable serait alors une poule aux œufs d’or.

La naissance de la dynamite

Le drame qui a coûté la vie à son petit frère ne freine pas les ardeurs d’Alfred, bien au contraire. Première étape, fabriquer la nitroglycérine de façon industrielle ; la chose est possible malgré quelques accidents. Seconde étape, trouver un moyen de contrôler l’explosion, un détonateur en somme, qu’Alfred Nobel parvient à mettre au point dans un système de percussion à calotte remplie de fulminate de mercure, une poudre blanche. Problème, le liquide explosif demeure volatile et dangereux, notamment pour le transport.

Alfred Nobel cherche donc à le stabiliser en y mélangeant d’autres substances. Il essaie la poudre de charbon, le ciment… Rien n’y fait. Jusqu’à ce jour de 1866 où, un peu par hasard, il mélange la nitroglycérine à du Kieselguhr, une terre de roche sédimentaire d’origine organique très courante. Eurêka ! Il obtient une pâte explosive puissante qui résiste aux chocs ou aux changements de température, et même au feu. Il la modèle sous forme de bâton cylindrique avec détonateur, pose les brevets dans divers pays dès 1867 et choisit de l’appeler « dynamite », du mot grec qui signifie justement puissance.

Alfred Nobel, « le plus riche vagabond d’Europe »

Très vite, les industries se l’arrachent. Des terrassements et creusements inenvisageables deviennent possibles, l’extraction minière peut être démultipliée… c’est une immense avancée technique. Mais, en parallèle, un usage moins vertueux émerge, comme en témoigne la dynamite employée par la Prusse puis la France dès la guerre de 1870. Plus tard, le nouvel explosif est intégré à des obus de plus en plus destructeurs pendant qu’il devient la manne des contrebandiers et presque l’emblème des attentats anarchistes.

Les inventeurs sont-ils responsables de leurs inventions ? Les technologies sont-elles à blâmer, ou les hommes qui en usent ? Toujours est-il qu’Alfred Nobel perfectionne sa dynamite autant qu’il développe ses juteuses affaires. En intégrant de nouvelles substances, Nobel rend son explosif encore plus puissant et plus pratique. Il fonde des sociétés dans une vingtaine de pays et, malgré les concurrents qui s’engouffrent dans la brèche, il se retrouve à la tête d’un véritable empire industriel, unifié en 1886 sous le nom de Nobel Dynamite Trust Company.

Alfred Nobel est richissime, voyage tout le temps, rencontre le beau monde. Victor Hugo le décrit même comme « le plus riche vagabond d’Europe ». Il travaille dans ses divers laboratoires sur des technologies d’armement autant que sur d’autres projets comme le caoutchouc, le cuir ou la soie synthétiques et aura déposé 355 brevets à la fin de sa vie.

Une vie bien remplie donc, mais dans un sens peut-être un peu vide, aussi. « Ni femme, ni enfants, ni maîtresse » selon sa propre formule. Il est décrit comme solitaire, passe beaucoup de temps reclus à lire et à écrire, parfois à la limite de la déprime, se demandant sûrement quelle est sa place dans le monde. Que laissera- t-il d’autre à la postérité que des bombes ? Ce qu’Alfred Nobel va léguer, ce ne sont pas que des explosifs. Ce ne sont pas non plus ses poèmes, dont il refuse la publication, les jugeant bien trop imparfaits. Ce sera autre chose.

Un pacifiste, malgré tout

Alors qu’il a travaillé une bonne partie de sa vie à vendre une matière potentiellement destructrice et meurtrière, Nobel est un grand pacifiste. Ainsi entretient-il une riche correspondance avec son amie Bertha von Suttner, militante qui participe activement à plusieurs congrès mondiaux pour la paix. En 1891, il lui écrit : « Peut-être mes usines mettront-elles fin aux guerres plus tôt que votre congrès : le jour où deux armées peuvent s’anéantir mutuellement en une seconde, toutes les nations civilisées peuvent reculer d’horreur et disperser leurs troupes. »

Nobel pensait donc honnêtement que la puissance des armes pourrait mettre fin aux conflits armés, qu’à force d’être effroyable, la guerre en deviendrait impossible. La suite de l’Histoire nous prouve malheureusement que non. La légende dit aussi qu’en 1888, une rubrique nécrologique, le croyant mort alors qu’il s’agissait en fait de l’un de ses frères, lui laisse un goût amer. Elle l’aurait présenté comme celui « qui fit fortune en trouvant le moyen de tuer plus de personnes plus rapidement que jamais auparavant » Son titre : « Le marchand de mort est mort ! ».

Le fait est que dans son troisième et dernier testament rédigé le 27 novembre 1895, après avoir placé ses proches à l’abri du besoin, Nobel met à disposition son immense fortune pour que chaque année soit récompensés les plus éminents acteurs des sciences (chimie, physique et médecine), de la littérature (son éternel amour) et, surtout, selon ses mots, « la personne qui aura le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à l’abolition ou la réduction des armées permanentes et à l’établissement et la promotion de congrès de paix. » Le Prix Nobel est né.

Les premières récompenses sont remises en 1901, cinq ans après la mort d’Alfred Nobel, qui a donc finalement réussi à expier aux yeux du monde les meurtrières explosions, en laissant son nom à jamais associé à la paix.

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