La vie internationale de la révolutionnaire Rosa Luxemburg

« Sur la pierre de mon tombeau, on ne lira que deux syllabes : ‘tsvi-tsvi’. C’est le chant des mésanges charbonnières. Figurez-vous que dans ce ‘tsvi-tsvi’, il y a depuis quelques jours une minuscule note de poitrine, et savez-vous ce que cela signifie ? C’est le premier léger mouvement du printemps qui arrive. Malgré la neige, le froid et la solitude, nous croyons, les mésanges et moi, au printemps à venir. »

Cette femme qui transmet, depuis les murs de sa prison, son espoir en des lendemains qui chantent, c’est Rosa Luxemburg. En cet hiver 1917, il faut pourtant lutter pour rester optimiste. Depuis près de trois ans, l’Europe s’enlise dans une guerre dont l’horreur n’a pas de précédent. Rosa Luxemburg a 46 ans, et déjà un long passé militant qui l’a mené plusieurs fois derrière les barreaux.

Une élève brillante et rebelle

Rosa est née le 5 mars 1871, quelques jours à peine avant le déclenchement de la Commune de Paris, dont elle partage bien des idéaux. Elle grandit pourtant loin de Paris, à Zamosc, dans la partie polonaise de l’Empire russe. Rapidement, les parents de Rosa, des bourgeois Juifs assimilés et cultivés, déménagent à Varsovie. Une chance pour la jeune fille, qui peut intégrer là-bas, au début des années 1880, un lycée de haut niveau. Elle fait pourtant, à cette occasion, une cruelle première rencontre avec l’injustice : les Juifs doivent se plier à un système de quotas et à des exigences plus fortes que pour les autres.

Élève brillante, elle relève le défi. Elle termine ses études avec les honneurs et une note maximale dans toutes les matières. Rosa parle le russe, le polonais, l’allemand, l’anglais et le français. Mais, « à cause de ses idées », elle se voit refuser la médaille d’or qui devait couronner ses succès scolaires. À 16 ans, elle adhère au parti clandestin « Prolétariat », dont le chef vient d’être pendu par la police secrète du tsar. 

Deux ans plus tard, Rosa part pour la Suisse, afin de rejoindre la seule université germanophone acceptant les femmes. L’histoire, trop belle pour être vraie, raconte qu’elle passe la frontière camouflée dans une charrette de foin, aidée par un prêtre à qui elle raconte vouloir se convertir en cachette de ses parents. On ne peut y croire. Arrivée à Zurich, Rosa rencontre son premier amour, Léo Jogiches, issu de la bourgeoisie juive de Lituanie et membre d’un groupe d’action révolutionnaire. Il a pris l’habitude de dormir à même le sol pour s’habituer à la prison, qu’il a déjà connu par deux fois.

Pour financer ses études, Rosa Luxemburg travaille comme journaliste, notamment à Paris, où elle fréquente Jean Jaurès. Sa plume, alerte et épurée des lourdeurs de la presse militante, fait mouche. À 26 ans, l’étudiante soutient sa thèse et devient docteure en économie. Immédiatement après, elle se marie. Pas avec Leo, non, mais avec le fils d’un couple d’amis qui a l’avantage de posséder la nationalité prussienne. Ce mariage blanc permet à Rosa d’entrer en Allemagne, et d’y militer pleinement sans risquer l’expulsion. 

« Je monte à la tribune aussi tranquillement que si je le faisais depuis au moins 20 ans »

A cette époque, Berlin est alors la capitale de la pensée socialiste, au cœur d’un pays très capitaliste, mais où le mouvement ouvrier est déjà puissant et bien organisé. Dès son arrivée, en 1898, Rosa adhère au Parti Social-Démocrate, le SPD, qui proclame sa vocation révolutionnaire.

La militante commence sa carrière d’oratrice, auprès des ouvriers polonais de Haute-Silésie, pendant une campagne électorale. À la tribune, sa tête dépasse à peine. Rosa est toute petite. Alors on l’aide à se rehausser, et son talent agit. « Je monte à la tribune aussi tranquillement que si je le faisais depuis au moins 20 ans », écrit-elle. « Je n’ai pas la moindre frousse ». Son aura est telle que l’on parle déjà de « luxemburgistes » pour désigner ses partisans.

En 1903, Rosa Luxemburg est emprisonnée pour la première fois : une peine de trois mois pour outrage au Kaiser Guillaume II. Ça ne l’arrête pas. La Révolution russe de 1905 la voit se précipiter en Pologne, qui connaît aussi un mouvement insurrectionnel. Elle a 35 ans. Ce moment est fondateur dans sa pensée : elle développe le concept de spontanéité révolutionnaire des masses, l’idée que le mouvement doit partir du peuple, et pas d’un parti politique organisé. Cette critique de la bureaucratie n’est pas du goût de tout le monde, en Allemagne, comme en Russie auprès de Lénine. 

En Pologne, elle est de nouveau arrêtée, en même temps que Léo, alors qu’ils circulent tous les deux sous une fausse identité. Emprisonnée, elle entame une grève de la faim. Les exécutions sommaires sont nombreuses. On vient un jour la chercher, on lui noue un bandeau sur les yeux. Mais Rosa échappe à la mort : elle est libérée sous caution. Pendant ce temps, les tensions s’accentuent sur le vieux continent, autour notamment de la question coloniale. À l’encontre de ceux qui vantent le progrès et s’enorgueillissent de la paix préservée depuis des décennies, Rosa pressent que ce monde court à la catastrophe. 

L’espoir de la Révolution russe

En 1914, alors que la guerre éclate, elle reste farouchement pacifiste. Mais la désillusion est terrible. L’Internationale s’effondre. En France, Jean Jaurès est assassiné et les socialistes entrent dans l’Union sacrée, qui scelle le rapprochement de toutes les familles politiques. En Allemagne, les députés sociaux-démocrates votent les crédits de guerre. Seule une infime partie de la classe ouvrière résiste à l’euphorie patriotique. Rosa en est si affectée qu’elle pense au suicide.

Elle est exclue du SPD, en même temps que le fils du fondateur du parti, le député Karl Liebknecht. Ensemble, ils fondent la ligue spartakiste, en référence à Spartacus, l’esclave révolté. Trois fois pendant la guerre, Rosa est enfermée pour ses prises de position contre le conflit. La Révolution russe de 1917, et la fin de la guerre l’année suivante, font pourtant naître un nouvel espoir dans le cœur de Rosa. Le rêve d’un monde nouveau est permis. Elle va se saisir de l’occasion, au mépris du danger.

Un assassinat politique mal dissimulé

En novembre 1918, Rosa sort de prison à la faveur d’une amnistie générale. L’Allemagne a perdu la guerre. L’empire, défait, s’est effondré. C’est le moment idéal pour tenter d’importer la révolution en Allemagne. En décembre, Rosa fonde, dans le prolongement de son mouvement spartakiste, le Parti Communiste allemand. Mais à Berlin, une grande confusion règne. La République est proclamée, à la fois par les Sociaux-démocrates et par les Communistes. Alors que les seconds peinent à se coordonner, les premiers bénéficient de l’appui de l’état-major, dans un seul but : éviter à tout prix la révolution. 

Une tentative d’insurrection ouvrière est sévèrement réprimée. Rosa, qui l’a soutenue dans ses articles, est arrêtée le 15 janvier 1919, et brutalement interrogée par des militaires. Dans le hall de l’hôtel où elle a été emmenée, des corps francs chargés par le gouvernement de rétablir l’ordre la brutalisent. Ils assomment Rosa d’un coup de crosse de fusil, et la jettent dans une voiture. 

À bord, alors qu’elle est encore inconsciente, ils l’achèvent d’une balle dans la tête, avant de larguer son corps dans le Landwehrkanal. Son compagnon de lutte, Karl Liebknecht, est assassiné le même jour. 

Rosa Luxemburg est une figure politique importante, en Allemagne. Alors les militaires tentent dans un premier temps de dissimuler, sans vraiment de succès, les conditions de son décès. Leo, son premier amour, qui a participé à la création de la ligue spartakiste et du Parti Communiste, enquête sur sa mort. Il est à son tour tué, deux mois après Rosa. 

Les militaires responsables de sa mort sont finalement jugés, et légèrement condamnés. Ils seront plus tard indemnisés par le régime nazi. En tuant Rosa, ils n’ont pourtant jamais réussi à faire disparaître son souvenir. Au contraire. La militante, décrite à tort comme sanglante par ses détracteurs, elle qui s’est toujours opposée à la terreur soviétique, est devenue « Rosa la rose rouge », figure martyre de la cause révolutionnaire. En mai 1968, lors des manifestations allemandes contre la guerre au Viêt-Nam, son visage trônait encore sur les pancartes des étudiants, à côté de celui d’un certain Che Guevara. 

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