Louis Vuitton, l’artisan malletier français à l’origine de la célèbre marque de luxe

Nous sommes en 1854, à Paris. Depuis quelques semaines, Louis Vuitton, un jeune malletier a ouvert, avec les moyens du bord, sa première boutique au 4, rue Neuve des Capucines, dans le centre de la capitale. Le local est exigu, et il n’y a même pas une chaise pour accueillir les clients. Imaginez donc le plaisir de Louis Vuitton lorsque l’épouse de Napoléon III, l’impératrice Eugénie en personne, se présente devant son magasin, vêtue d’une robe fastueuse, accompagnée de deux dames de compagnie et d’un garde.

L’impératrice est venue lui donner son emploi du temps des semaines à venir, car elle tient à ce que ce soit lui, et lui seul, qui se charge d’emballer ses affaires pour ses prochains voyages. Lorsque la souveraine ressort de la boutique, une véritable foule s’est formée à l’extérieur. Le nom de Louis Vuitton est bientôt sur toutes les lèvres. C’est un emballeur de grand prestige, et d’une parfaite fiabilité. De la haute bourgeoisie jusqu’à la noblesse, tout le monde veut faire emballer ses affaires par Louis Vuitton. Et cela dure encore aujourd’hui.

D’un milieu modeste à une amitié impériale

Mais revenons aux origines. Louis Vuitton, né il y a tout juste 200 ans, en 1821, en a seulement 13 lorsqu’il quitte, seul, sans une miette de pain, mais avec de la détermination à revendre, le moulin familial pour échapper à sa belle-mère qui le maltraite. À pied, il parcourt les centaines de kilomètres qui le séparent de Paris où il entre comme apprenti dans l’atelier de Monsieur Maréchal, un emballeur-malletier.

À l’époque, voitures à chevaux, bateaux ou trains sont les principaux modes de transport, et les bagages sont souvent malmenés. Les voyageurs aisés font donc appel aux services d’un emballeur pour protéger leurs effets personnels. Louis Vuitton devient l’un de ces nobles artisans. Il passe ses journées et ses nuits à perfectionner son art à l’atelier et ne s’autorise jamais le moindre divertissement.

Il ne vit que pour son travail, ce qui lui permet de devenir le malletier d’une certaine Eugénie de Montijo, future épouse de Napoléon III empereur des Français. La jeune femme apprécie beaucoup Louis Vuitton qu’elle considère presque comme un ami. Elle est l’une des premières à lui conseiller d’ouvrir sa propre enseigne. Louis Vuitton économise chaque sou gagné pour acheter le matériel nécessaire pour se lancer. Il stocke le tout dans sa chambre. C’est d’ailleurs au milieu d’une trentaine d’outils de toutes sortes que sa jeune épouse Emilie passe sa nuit de noce. Enthousiasmée par l’ambition de son époux, elle le soutiendra toute sa vie dans son entreprise. 

La première chose à faire est de choisir l’emplacement de la boutique. Louis Vuitton étudie les projets du préfet Georges Eugène Haussmann à qui Napoléon III vient de confier une mission de la plus haute importance : mener une série de grands travaux destinés à faire de Paris une ville de prestige. Certains faubourgs sont entièrement détruits, d’autres sont redessinés et de grands axes sont créés. Louis Vuitton s’établit dans le nouveau quartier de l’Opéra, en pleine construction. Le jeune entrepreneur repeint lui-même la devanture d’un beau marron et appose en lettres beiges son nom : Louis Vuitton.

Une malle innovante devenue mythique

Le malletier se spécialise dans l’emballage de mode et particulièrement des spectaculaires robes à crinolines en vogue sous le Second Empire. Le buste est serré, mais la jupe de certaines élégantes est si large qu’elle peut mesurer jusqu’à neuf mètres de circonférence. En dessous, pour donner encore de l’ampleur, on porte six ou sept jupons superposés. Pour transporter ces tenues encombrantes, Louis Vuitton développe une nouvelle taille de caisse et une technique de pliage qui empêche la robe de se froisser, même après un long voyage.

Six mois après s’être installé, son carnet de commandes est déjà bien rempli. Louis Vuitton est travailleur, mais aussi inventif. Il met au point pour ses clients du gotha d’astucieuses malles plates qui s’empilent plus facilement que les modèles anciens, au couvercle bombé. Pour les plus riches, Louis Vuitton crée des bagages personnalisés. Quand Ismaïl Pacha, le régent d’Egypte est de passage à Paris, Louis Vuitton invente à sa demande un bagage permettant de transporter des fruits sans qu’ils ne se gâtent, même en plein soleil. 

Louis Vuitton, ce nom est désormais sur toutes les bouches. La preuve, il est convié par l’impératrice à séjourner au palais de Compiègne. Plusieurs fois par an, l’empereur et sa femme invitent une centaine de personnalités durant plusieurs jours. Théâtre, promenades, chasse et luxueux dîners sont au programme. On y croise du beau monde : des scientifiques comme Louis Pasteur, ou des écrivains comme Flaubert.

L’invitation du couple impérial est un tel honneur que le premier réflexe de l’humble Louis Vuitton est de refuser : « Nous allons y croiser nos clients, cela va les gêner, et nous aussi. Nous devons rester à notre place », confie-t-il modestement. Mais sa femme ne l’entend pas de cette oreille et le convainc d’accepter. Pour l’occasion, le couple Vuitton s’offre de nouvelles tenues et prend même des cours de danse, nous raconte Caroline Bongrand dans la biographie qu’elle lui consacre.  

Souvent copié, jamais égalé

Mais avec Louis Vuitton, le travail n’est jamais loin. À peine arrive-t-il à Compiègne, il aperçoit parmi les bagages des invités, des imitations de ses malles plates, fabriquées par la concurrence. Dès son retour à Paris, il arpente les boutiques de malletiers, cherchant celui qui a osé le copier. Il n’est pas déçu de ce qu’il trouve. Pas moins de cinq fabricants ont reproduit sa malle. Louis Vuitton, à la carrure impressionnante avec ses épaules larges et ses grandes mains, provoque une bagarre avec l’un d’entre eux et finit au poste.

Désormais, le malletier pensera à déposer un brevet pour ses nouvelles inventions et, plus tard, lorsque la marque Louis Vuitton aura atteint une renommée internationale, son fils imaginera un imprimé pour limiter les contrefaçons.

Mais avant cette apothéose, la famille Vuitton (Louis, son épouse Emilie et leurs enfants) connaît une terrible mésaventure. En 1870, le Second empire est renversé. Napoléon III et son épouse Eugénie se font la malle, contraints et forcés, en Angleterre tandis que Paris est assiégée par des soldats prussiens. Les ateliers Vuitton, installés à Asnières, sont, eux, incendiés. En quelques jours, Louis Vuitton perd le travail d’une vie.

À 50 ans, le voilà presque revenu au point de départ, ruiné. Vuitton doit vendre des malles, et vite. Son ancienne clientèle parisienne aisée a déserté, Louis Vuitton s’emploie donc à séduire les touristes qui sont, eux, de plus en plus nombreux avec le développement conjoint du chemin de fer, de la marine à vapeur, de l’automobile et de l’aéroplane, à affluer.  

L’industrie du tourisme est en plein essor. Un certain Thomas Cook a créé en 1841 la première agence de voyages, en Angleterre, et l’une des destinations qui a le plus de succès est Paris. Les hôtels comme le Grand Hôtel de la Paix et les palaces, le Meurice ou le Bristol en premiers, se multiplient dans la capitale pour accueillir les voyageurs fortunés.

Des inventions qui ont marqué l’histoire de la mode

Fidèle à ses habitudes, et voyant la mode changer (les crinolines sont dépassées, on s’arrache désormais de nouvelles robes avec beaucoup moins de tissu), Louis Vuitton innove avec la malle wardrobe, sorte de penderie portative avec cintres pour ne pas avoir à plier ses tenues. Ce bagage ingénieux conquiert les riches globe-trotters ou hommes d’affaires américains comme John Pierpont Morgan ou Rockefeller.

Vuitton connaît à nouveau le succès, mais une série de deuils terribles le frappe. Sa dernière fille meurt de la scarlatine alors qu’elle n’a pas six ans. Sa femme inconsolable la suit dans la tombe peu de temps après. Louis Vuitton se retire pour se consacrer à l’élaboration de nouvelles idées dans son atelier. Il développe la toile en damier puis installe des serrures inviolables pour la sécurité des malles.

C’est son fils Georges Vuitton qui gère désormais le commerce. Il ouvre une boutique en Angleterre avant de s’attaquer à l’Amérique, après la mort de son père en 1892. C’est Georges qui s’inspirera du dessin d’un carreau de la cuisine de ses parents pour créer le célèbre monogramme assorti des initiales LV en hommage à son père. Après la disparition de Louis Vuitton, ses bagages continueront de faire le tour du monde aux côtés des plus illustres voyageurs. Au milieu du XXᵉ siècle, on raconte même qu’Hemingway aurait retrouvé son manuscrit de Paris est une fête dans l’une de ses malles oubliées au Ritz depuis des années. 

Greta Garbo et sa malle à chaussures, Yves Saint Laurent et ses bagages à livres. Louis Vuitton réunit de célèbres aficionados. Certaines commandes spéciales ont changé le cours de la mode, comme lorsque que la comédienne Audrey Hepburn demande à ce qu’on réduise pour elle la taille d’un sac de voyage. Ce qui donnera le Speedy, l’un des modèles de sac à main les plus vendus au monde. Louis Vuitton était un homme discret, pourtant grâce à ses malles, son monogramme est aujourd’hui connu dans le monde entier.

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