Marguerite Duras, une romancière qui a brouillé les lignes entre sa vie et son œuvre

« L’histoire de ma vie n’existe pas… » Voici ce que Marguerite Duras écrit dès le début de son livre L’Amant, qui, après sa parution et l’obtention du prix Goncourt en 1984, a fait d’elle une véritable star de l’édition. Dans un entretien, elle précise sa pensée : « le roman de ma vie, oui, pas l’histoire ». Il y a donc bien une différence entre l’histoire vécue et celle écrite. Et c’est justement cette distinction que Marguerite Duras estompe et brouille, alimentant les interrogations sur les réalités et les fantasmes du récit de sa propre existence.

« Je n’ai rien à dire sur moi », a-t-elle assuré. Ce sont pourtant bien son histoire et ses souvenirs que l’on retrouve à travers toute son œuvre qu’il semble donc impossible de dissocier de sa vie. Une vie débute en 1914 dans l’Indochine française. Marguerite passe une enfance et une jeunesse d’Européenne, pourtant très proche de ceux que l’on nomme alors « les indigènes », suivant une famille errante entre villes et rizières, engluée dans des relations complexes, sinon vénéneuses, qui seront le terreau de sa littérature. 

Du colonialisme à l’anticolonialisme, de la collaboration à la Résistance

« La mère », comme elle la désigne souvent dans ses écrits, à la fois valeureuse et lâche, et dont Marguerite n’hésite pas à enjoliver le côté aventurière, prend toute la place et efface totalement la figure du père disparu trop tôt. Son enfance semble faite de traumatismes et de misère, néanmoins mêlés à une grande liberté dans la découverte. Arrivée à Paris à 18 ans, c’est bien en France que Marguerite fait sa vie. Mais elle y traîne les fantômes de ces bords du Mékong baignés dans la lumière, la torpeur et les odeurs qu’elle ne cessera de convoquer pour écrire un passé qui la poursuit.

Son premier livre (paru chez Gallimard en 1940 sous son vrai nom de Marguerite Donnadieu alors qu’elle travaillait au Ministère des colonies) n’a rien de la production littéraire qui sera ensuite la sienne. Si l’Asie y est bien présente, c’est pour vanter les mérites de l’Indochine française à coups d’arguments colonialistes imprégnés des préjugés de son époque.

Cet ouvrage, L’Empire Français, elle le reniera, au point de le faire effacer de sa bibliographie. Ce qui ne l’empêche pas de s’en prévaloir quand elle cherche à faire publier son premier roman. Il faut attendre la guerre d’Algérie et la construction d’une autre conscience politique pour que Marguerite devienne une farouche anticolonialiste. Ceci est à l’image de sa personne, pleine d’ambiguïtés, de vérités qui se succèdent, et parfois même se contredisent.

Ambigu comme l’est son rôle durant l’Occupation, allant d’une passive compromission à la Résistance. S’il n’est pas anormal qu’une jeune fille de son temps tergiverse avant de s’engager clandestinement contre l’ennemi allemand, par la suite, Marguerite Duras minimisera toujours son rôle au sein d’une commission du livre sous surveillance allemande, chargée de distribuer le papier aux éditeurs. Petite secrétaire, selon elle, il semble qu’elle ait assumé de réelles responsabilités dans cette instance, au moins jusqu’à la fin de 1942.

Hybridation entre vie et fiction

C’est l’année suivante qu’elle s’engage dans la Résistance et qu’elle publie d’ailleurs son premier roman, Les Impudents, sous le pseudonyme de Marguerite Duras, du nom du village de la famille paternelle. Dès lors, elle ne cesse d’écrire. En 1950, Duras frôle le prix Goncourt avec son roman Un barrage contre le Pacifique qui raconte une jeunesse en Indochine, les luttes d’une mère contre l’autorité coloniale et l’Océan qui envahit ses plantations.

On y trouve aussi le personnage de « l’amant », de l’homme riche qui marque pour la jeune fille la découverte de l’amour, de la sensualité, de l’abandon aussi. Cette figure de l’amant, on la retrouve ensuite, 34 ans plus tard, dans le roman éponyme, puis dans sa réécriture, L’amant de Chine du Nord. Ce cycle, si l’on peut le nommer ainsi, participe beaucoup aux débats sur la part de réalité et de fiction dans une œuvre clairement autobiographique.

Les mêmes souvenirs s’écrivent différemment dans les trois ouvrages et laissent tout loisir aux spécialistes de pointer les dissemblances. Où se situe la frontière entre vrai et faux ? A-t-elle seulement un sens ? Car Marguerite Duras joue toujours sur la perméabilité comme elle joue sur l’hybridation dans certaines œuvres.

Notamment dans ses autres créations, elle qui monte aussi des pièces ou réalise des films. Tel India Song en 1975, dans lequel on se perd entre littérature, théâtre et cinéma. Tout est brouillé. Duras y présente des personnages paradoxalement statiques, parlant comme des livres alors que leurs lèvres ne bougent pas. Les dialogues sont intérieurs, décorrélés de l’image, et sont juxtaposés à une rengaine mélodique quasi hypnotique.

Réalisatrice, écrivaine, Marguerite Duras est aussi une témoin subjective de son temps, portée par de nombreux combats qui font d’elle une figure d’intellectuelle engagée. Avant la maladie et sa disparition en 1996, elle était devenue un mythe vivant, autant raillé que glorifié. Elle n’hésitait pas à avoir un avis sur tout et à perdre ses interlocuteurs dans des phrases parfois caricaturalement ésotériques.

L’écriture, une « élucidation » de soi-même

Pourtant, Duras la femme de lettres a développé un style personnel, inimitable : des phrases déstructurées, parfois lapidaires, des dialogues abruptes, des descriptions elliptiques, des cumuls de mots rythmés par une abondante ponctuation. Une écriture parfois proche de l’oralité. Et quand elle prend la parole justement, ce qu’elle fait beaucoup à la radio ou à la télévision, il y a cette façon unique de s’exprimer, ponctuée d’éloquents silences. Comme une manière d’être souvent sentencieuse, irrévocable.

Les locutions « toujours », « jamais », « en aucun cas », « profondément », « définitivement », reviennent sans cesse. Tout semble catégorique, quasi immuable… Ironique pour celle qui, peu avare en interventions, arrive parfois à se contredire. Tout est valable dans l’instant où la chose est dite, mais seul l’écrit fait que la vérité existe.

Dans ses romans ou récits, plus qu’un brouillage volontaire sur sa vie, il y a en fait une porosité, une confusion entre le réel et ce qu’elle en dit. Écrire est, pour reprendre les mots de sa biographe écrite par Laure Adler, une sorte « d’élucidation » de soi-même, ce qui explique que Marguerite Duras soit revenue, à plusieurs reprises et avec différents mots, sur les mêmes images et souvenirs, appuyant le doute quant à leur réalité.  La seule vérité est celle de l’écrit. « Rien n’est vrai dans le réel, rien », assure-t-elle.

Au final, peut-on trancher entre ce qui est réel et ce qui est imaginaire dans l’œuvre de Duras ? Des biographes s’en sont chargés, avec beaucoup d’acuité. Des biographies que Marguerite Duras refusait de son vivant, se réservant à elle seule la faculté à écrire sa vie forcément.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici