La vie éclair de Ginette Neveu, une génie française du violon

« Si un jour la vie t’arrache à moi… » L’homme auquel Édith Piaf s’adresse dans son Hymne à l’amour, à son amant, Marcel Cerdan, qu’elle a rencontré dans un cabaret parisien. Quand elle chante pour la première fois, en septembre 1949, ce qui sera l’un de ses plus beaux succès, elle ne sait pas que la vie va lui arracher son grand amour très prématurément… à peine six semaines plus tard. Le 28 octobre, le boxeur de 33 ans trouve la mort dans un crash d’avion, alors qu’il se rendait aux États-Unis pour retrouver son âme sœur. 

Sa disparition fait les gros titres de la presse et laisse la France sous le choc. Édith Piaf aurait été jusqu’au bout du monde pour lui. Son chagrin est immense. En réalité, c’est presqu’un double deuil pour la Môme. Car dans le vol Air France 009, à bord du Constellation, se trouvait également, au milieu des 36 autres passagers, Ginette Neveu.

Une virtuose née dans la musique

« J’aurais voyagé des milliers de kilomètres pour l’écouter », écrit-elle dans son autobiographie. Éclipsée par le « bombardier marocain », « l’homme aux mains d’argile », Marcel Cerdan, Ginette Neveu, la plus grande violoniste du siècle, partait, elle, pour sa grande tournée américaine. Malheureusement, la trajectoire de cette légende de la musique fut brisée en plein vol. 

Mais revenons en arrière. À 5 ans et demi, Ginette Neveu donne son premier récital public. L’enfant prodige, née à Paris en août 1919, baigne dès le berceau dans la musique. Elle est la petite-nièce de l’organiste et compositeur Charles-Marie Widor. Sa mère, Marie-Jeanne, professeur de violon, lui apprend très tôt à maîtriser l’archer et à dompter les cordes. Elle l’envoie ensuite se perfectionner chez la célèbre Line Talluel. Ginette n’a pas 8 ans quand elle interprète le Premier Concerto, en sol mineur, de Max Bruch, salle Gaveau, à Paris.

À cet âge-là, n’a-t-on peur de rien ? En réalité, si. La petite Ginette a sacrément le trac. Pour surmonter son appréhension, elle trouve une technique étonnante : elle travaille debout sur une table. Si elle est capable de vaincre le vertige, alors elle peut affronter celui d’être face à un public. Et ça fonctionne. La virtuose précoce rafle toutes les récompenses. En 1928, elle obtient le premier prix de l’École supérieure de musique de Paris ainsi que le prix d’honneur de la ville.

Deux ans plus tard, elle n’a alors que 11 ans, et entre au Conservatoire de Paris. Il ne lui faut que huit mois pour remporter le premier prix de violon. Un record de rapidité inégalé. Parallèlement, elle étudie la composition avec Nadia Boulanger, l’une des maîtres de musique les plus réputées. À 14 ans, elle compose un caprice, trois sonates pour violon et débute l’écriture d’un concerto. La petite a certes du talent, mais elle travaille sans relâche. Perfectionniste, elle ne s’arrête parfois de jouer qu’avec le cou en sang.

Dans les années 1930, Ginette Neveu remporte de prestigieux concours. Elle décroche notamment le premier prix du Concours international Henryk-Wieniawski de Varsovie, auquel elle a pu participer grâce à l’aide financière de son professeur. Dans sa robe blanche en popeline, elle fait figure de petite fille modèle. Pourtant, elle n’en a ni le caractère, ni les traits. En réalité, elle est plutôt de nature désinvolte. En vacances, Ginette joue au ping-pong et à la pétanque.

Plus tard, ses camarades la surnommeront « le gladiateur » pour ses cheveux courts, ses robes de vestale romaine et ses épaules larges. Son apparence androgyne alimente des rumeurs d’homosexualité. Ah, dès qu’on ne rentre pas dans le moule, ça fait jaser. Une femme doit être femme. On dit qu’elle joue comme un homme. Sa puissance sonore est telle, que la presse de l’époque qualifie son jeu de « viril ».

Le succès de l’après-guerre

Mais la brillante carrière internationale qui s’offre à Ginette Neveu est interrompue par une affaire d’hommes : la guerre. Elle refuse des engagements en Allemagne et préfère jouer avec son frère Jean, qui devient son partenaire attitré. C’est avec lui qu’elle enregistre la Sonate pour violon et piano de Debussy, ainsi qu’une version du Tzigane de Ravel. En 1943, à Bordeaux, le compositeur Francis Poulenc crée pour elle une œuvre bouleversante : une Sonate qui rend hommage à Federico Garcia Lorca, le poète espagnol homosexuel fusillé par les franquistes.

La paix revenue, les chefs les plus prestigieux (Walter Susskind, Hans Rosbaud, ou encore Charles Munch et Sir John Barbirolli) font appel à elle. En qualité de soliste, Ginette Neveu sublime les plus grandes pages du répertoire classique : Beethoven, Brahms, Sibelius… Le Poème pour violon et orchestre de Chausson est l’un de ses chevaux de bataille. Dans la seule archive filmée qui nous reste d’elle, on peut la regarder jouer dans toute sa splendeur.

Et puis il y a cette année 1949. Une année qui s’annonce exceptionnelle. Dans son journal intime, Ginette Neveu se confie : « Je sens que quelque chose m’arrive, une évolution en moi, ou en mon art plutôt ». Elle est au firmament de sa carrière. Le 11 août, elle fête ses 30 ans avant de se préparer pour sa grande tournée américaine fin octobre. Elle travaille 5 heures par jour sur ses deux violons, son Stradivarius et son Guadagnini.

Le 20 octobre, à Paris, elle donne son dernier récital, salle Pleyel. Le titre est de mauvais augure : « Concert d’adieu ». Adieu, parce qu’elle dit au revoir au public parisien, qu’elle quitte provisoirement pour de longues tournées à l’étranger. Sept jours plus tard, sur le Tarmac de l’aéroport d’Orly, avec son frère Jean, Ginette Neveu fait la connaissance de Marcel Cerdan. Elle lui montre son stradivarius. Le boxeur est impressionné par l’instrument, qu’il prend dans ses grosses mains.

Cerdan part affronter The Raging Bull et retrouver Edith Piaf. Ginette et Jean partent, eux, pour une immense tournée. Mais la vie en décide autrement. La météo est épouvantable. Le plan de vol est modifié. L’atterrissage prévu aux Açores vers 2h du matin ne se déroule pas comme prévu. L’avion dans lequel ils ont pris place s’écrase dans la montagne. Marcel Cerdan et Ginette Neveu périssent dans le crash. La mort du premier a éclipsé celle de la seconde. Mais ils survivent dans nos mémoires.

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