A l’opposé des influenceurs et des algorithmes : la contre-culture du Web solitaire

On vous a déjà parlé sur CNET France du « Dark Web », ce fameux web alternatif, seulement connu des initiés. Des sites volontairement cachés, situés sur des réseaux auxquels on ne peut accéder que via des logiciels spécifiques, comme le navigateur Tor. Le Dark Web fait partie de quelque chose de plus grand : le « Deep Web ». Il s’agit, grosso modo, de la partie du Web qui englobe tous les sites dont il faut connaître l’adresse afin de s’y rendre ; le Web qui existait donc avant Google, Lycos et Altavista.

Les moteurs de recherche ne couvrent que 5 à 10 % du web 

Sur le Dark Web, on trouve des plateformes où se vendent des produits illégaux, mais aussi des sites tenus par des hacktivistes, des lanceurs d’alerte, des militants. Si l’on souhaite écouter de la musique ou regarder des films sur ce web caché, en revanche, mieux vaut passer son chemin. Et ailleurs, dans le Deep Web ? Si vous avez l’âme d’un chercheur de trésor, le web profond est votre ami.

Il faut garder cela à l’esprit : les moteurs de recherche ne couvrent qu’une petite partie du Web – entre 5 et 10 %. Dans le Deep Web, on peut trouver des bases de données très utiles pour les chercheurs, comme Lexis Nexis ou Dialog/ProQuest, ou encore des bibliothèques en ligne. Dans le web invisible, on retrouve aussi des sites scientifiques, tels que celui de la Nasa, des sites universitaires (Berkeley, Harvard), des sites de médias, ou encore les sites des grandes entreprises. Mais il est aussi possible de tomber sur des vidéos, des chansons et des contenus culturels inédits.

 

Dans cette partie non visible de l’iceberg qu’est le Deep Web, existe ainsi tout un ensemble de contenus peu vus / écoutés / lus. Voire jamais consultés, par personne. A l’ère des influenceurs, des comptes YouTube visionnés des millions de fois, des notifications et des algorithmes de recommandation qui nous proposent d’écouter des chansons ou de regarder des films en fonction de nos (supposées) préférences (et de celles des autres), un autre monde existe : le « Lonely Web ». Il regroupe les 53 % de vidéos YouTube ne dépassant pas la barre des 500 vues, ou encore les milliers de morceaux postés sur Spotify qui n’ont presque jamais été écoutés.

Plongez dans le web d’autrefois 

Pour tous ces nouveaux explorateurs qui se plongent dans les entrailles de ce « web solitaire », l’objectif est donc de sortir des bulles créées par les algorithmes, pour dénicher la vidéo YouTube qui ne compte que 8, 3 ou mieux, aucun visionnage. Ou pour écouter des chansons qui n’ont jamais été écoutées que par leurs créateurs. « Les algorithmes vous amènent vers des contenus qui sont déjà consommés, partagés, populaires. Dans le Lonely Web, j’échappe aux flux automatiques, et je découvre des vidéos et des chansons inconnues ; souvent médiocres, mais parfois très intéressantes ou de bonne qualité. C’est une expérience unique : vous plongez dans le web d’autrefois, un peu bizarre, mais indépendant, libre, sans barrières et finalement enrichissant », explique Quentin, 32 ans, enseignant, et aussi adepte du web solitaire depuis déjà 6 ans.

Dans ce web caché, on trouve des vidéos de concert floues avec un son saturé, des vidéos courtes montrant des scènes de la vie quotidienne réalisées par des internautes lambdas, ou parfois par des apprentis youtubeurs qui pensaient percer, mais qui n’ont jamais récolté plus de 300 vues.

 

Sur YouTube, vous tombez par exemple sur les vidéos d’un renard dans un jardin (83 vues), d’une fillette en train de chanter des comptines, d’une fête organisée dans un village vietnamien où une vieille femme chante une énigmatique mais très belle chanson (99 vues), d’une imprimante en train de fonctionner sans discontinuer, d’un chanteur de mariage indien, de vagues qui se brisent sur le sable (85 vues), ou encore d’un entraînement de handball dans un gymnase chinois. Ces vidéos sont parfois intitulées “DSC 0005” ou “IMG 0008”. Signe que leurs auteurs n’ont jamais imaginé que leurs œuvres seraient visionnées, mais qu’ils comptaient surtout les « stocker » en ligne en cachette.

Contrer les algorithmes

« Ces contenus n’étaient pas destinés à être vus (parfois, même la personne qui les a posté ne les a pas regardés), mais c’est tout leur intérêt… et ils ne sont pas si inintéressants que cela. C’est même plutôt poétique », s’enthousiasme Quentin. Pour tomber sur ces vidéos oubliées, il se rend principalement sur des des playlists YouTube, et sur Reddit, où des sections comme r/IMGXXXX (“Obscure Youtube Videos”) et r/DeepIntoYouTube (“The Dark Depths of YouTube”) recensent les formats de fichiers par défaut des appareils photos numériques (issus d’amateurs, donc), ainsi que des vidéos « bizarres ». Il utilise aussi le site Petit Tube, qui diffuse des vidéos non regardées, l’énigmatique YouHole.tv, ainsi que le mystique Astronaut.io… qui fait défiler des vidéos perdues sur le « Clair de lune » de  Debussy (lorsque vous cliquez sur la touche espace).

Selon les créateurs de ces sites et de ces subreddits, il s’agit presque d’une action militante, destinée à préserver de l’oubli tout un pan de la culture du web, celle qui échappe aux GAFA. « Les vidéos inconnues ne sont pas importantes en elles-mêmes, mais c’est important pour Internet qu’elles existent et que des gens prennent du plaisir à les visionner ou à les partager », assure Dustin, 21 ans, à l’origine de r/DeepIntoYouTube, dans un article du Monde. Le créateur de Petit Tube, un artiste numérique français, Yann « Morusque » van der Cruyssen, voit la recherche de vidéos peu vues comme la « découverte d’une ville inconnue », dans un pays que l’on explore pour la première fois. Loin des chemins tracés, « balisés, racoleurs et mercantiles » du Web d’aujourd’hui et de ses algorithmes de recommandation. Conçues souvent à l’époque où Google et Facebook n’existaient pas encore, les créations du Web solitaire, dont l’objectif n’était pas d’être vues et de rapporter de l’argent à leurs auteurs, en deviendraient presque subversives. Tout le contraire de l’univers des influenceurs. 

 

Eloge de la sérendipité

« On fait éclater les bulles de filtre, et on pratique la sérendipité, c’est-à-dire le fait de faire, par hasard mais en le désirant à l’origine, des découvertes inattendues et enrichissantes. Je ne compte plus le nombre de vidéos intéressantes que j’ai pu trouver, au milieu de milliers d’autres un peu bizarres. Certaines sont diffusées sans aucune légende, si bien qu’il faut essayer de deviner ce qu’elles signifient, et c’est encore plus exaltant : une vraie chasse au trésor. Ça change de ce que l’on trouve sur le web actuel, aseptisé et centralisé », explique Quentin. L’aficionado du Lonely Web écoute aussi des chansons jamais écoutées jusqu’alors, en utilisant le site Forgotify. « Des millions de chansons sur Spotify ont été oubliées. Donnons-leur une nouvelle vie dans de nouvelles oreilles – les vôtres », y annonce-t-on d’emblée.

Sur Forgotify, vous pourrez découvrir la chanson latino « Pala Pala Pulpero » de l’argentin Perico Rioja (63 auditeurs par mois), un morceau « électro-acoustique » baptisé « Sunrise Wind » et signé Riccardo Bertini (508 auditeurs par mois), ou encore une chanson hard rock plutôt sympathique nommée « Why » et interprétée par Staggercrawl (4 auditeurs par mois). Des chanteurs et des groupes méconnus, inconnus, mais qui auraient pu percer, avec une petite dose de chance ; chance que les algorithmes ne leur ont pas accordé à l’origine. Selon les statistiques de Spotify, ces chansons inédites sont très nombreuses : 80 % des 60 millions de titres diffusées sur la plateformes n’ont été écoutés qu’une seule fois. Soit 48 millions de titres. Sans compter celles, dont font parties les trois listées plus haut, qui ont été écoutées entre 5 et 500 fois à peine.

« Écouter ces chansons, c’est aller beaucoup plus loin que d’écouter les morceaux listés sur les playlistes « Discover » et « Release Radar » de Spotify. C’est la garantie de découvrir des chansons réellement inédites, parfois totalement amatrices, parfois d’une qualité inégale, mais aussi parfois très bonnes », assure Quentin. Trouver la perle rare dans un océan de chansons médiocres peut alors apparaître comme une victoire, semblable à celle d’un archéologue ou de quelqu’un à la recherche d’un signal E.T. dans le bruit interstellaire. Il s’agit, notamment, de contrer ces algorithmes de recommandation qui concourent à influencer les consommateurs, jusqu’à changer leurs goûts.

 

Préserver la culture web

Bien sûr, en écoutant ces chansons et en visionnant ces vidéos, vous augmentez le nombre de vues et d’écoutes. « Elles pourraient très bien finir par marcher, et accéder à la renommée, permettant à des chanteurs méconnus de percer, enfin… ou au contraire, elles pourraient disparaître de Forgotify ou Petit Tube, avec le risque de ne plus être écoutées ou vues. C’est ce qui rend cette expérience encore plus exceptionnelle », conclut Quentin.

À noter que les chanteurs et les youtubeurs inconnus qui pourraient finalement devenir visibles grâce aux adeptes du Lonely Web pourraient très bien connaître le succès. Comme le rappellait Joe Weix, le journaliste à l’origine du terme « web soitaire », en 2016 dans Splinter, certaines œuvres issues de ce Web caché sont ainsi devenues, malgré elles, de grands succès via les réseaux sociaux ; comme la chanson « Chocolate Rain », ou « The Dress », cette photo de robe dont on ne sait pas bien définir la couleur.

Des mèmes que des entreprises ont ensuite tentées de monétiser. Les faisant alors passer de l’autre côté (celui du « buzz »). Mais des œuvres (banales en apparence), qui en accédant à la postérité, ont aussi, et surtout, participé à la sauvegarde de la culture web des origines. En tant que témoins de la créativité de la communauté Internet, et de sa culture propre, ils concourent, tout comme le fait la communauté des archiveurs du Web, à préserver tout un pan de notre histoire numérique.

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