la vie survoltée de Gilbert Bécaud

Rendons-nous au 28 du boulevard des Capucines, dans le 9e arrondissement de Paris. Devant nous se dresse la façade mythique aux lettres rouges de l’Olympia. Faute de public, le plus vieux music-hall de la capitale est devenu un cinéma en 1929, l’année de la disparition de l’une de ses vedettes, la Goulue. Mais voilà que, 25 ans plus tard, son nouveau directeur, Bruno Coquatrix, décide de rendre la salle à sa vocation première : la musique. En première partie de la soirée de réouverture, il choisit un chanteur de variétés à l’accent du Midi : Gilbert Bécaud.

439 fauteuils arrachés en une soirée

La soirée est un carton. Bécaud se voit déjà en haut de l’affiche. Et c’est ce qui arrive l’année suivante, le 17 février 1955. Ce soir-là, plus de 4.000 fans se pressent pour écouter leur idole. Problème : seules 2.000 places sont disponibles. Alors que la tension est déjà à son comble, Bécaud fait son entrée en scène. Le son d’une trompette retentit. Sa voix grave crie « Oh oui ! ». Et la musique s’emballe dans un rythme effréné. 

Gilbert Bécaud brutalise son piano, galvanisant la foule déchaînée. Au premier rang de l’orchestre, une adolescente hurle : « Gilbert, mange-moi ! », tandis que des petites culottes volent en direction de la scène. On assiste à des scènes d’hystérie. Bilan : des dizaines de vitres brisées et 439 fauteuils seront arrachés ce soir-là. Bécaud inaugure une tradition, celle du cassage des fauteuils, quelques mois avant le passage fracassant de Sidney Béchet dans ce même Olympia. Cette prestation électrique lui vaut les surnoms de « Monsieur 100.000 volts », « Monsieur dynamite », et même « Le champignon atomique ». Le « phénomène Bécaud » est né.

Né en octobre 1927 sur les bords de la Méditerranée, François Silly (son nom à la ville) est déjà un enfant survolté. On le voit jouer le chef de bande dans les ruelles étroites de Nice. À la tête de son groupe d’amis, il commet des petits larcins. Certains voisins le traitent de voyou. À l’école, ses résultats sont en dents de scie.

Ce qu’il aime comme bonnes notes, ce sont celles de la musique, pour laquelle il fait preuve d’un talent précoce. N’ayant pas appris le solfège, il sait jouer d’instinct les airs de son temps. Ses mains glissent sur le piano comme si les touches étaient faites pour ses doigts. À neuf ans, il intègre le Conservatoire de Nice. Ses professeurs sont unanimes : ce petit ira loin.

De François Silly à Gilbert Bécaud

À Paris, où il s’est installé pendant la guerre, celui qui deviendra Bécaud suit les étapes traditionnelles de la vie d’artiste : le Conservatoire, les pianos-bars, les musiques pour courts-métrages puis les cabarets. Il fait, dans la capitale, la rencontre d’amis, d’auteurs, qui composeront pour lui de nombreuses chansons, Pierre Delanoë, Maurice Vidalin en premier.

En 1950, il devient le pianiste du chanteur Jacques Pills. À ses côtés, il voyage aux États-Unis, où il découvre les grands shows dans lesquels les stars du music-hall débordent d’une énergie comme il n’en avait jamais vu auparavant.

Comment être lui-même une bête de scène quand son nom de famille « Silly » se traduit par « stupide » ? À 25 ans, à son retour des États-Unis, François adopte définitivement le nom d’artiste Gilbert Bécaud. Gilbert, c’est son deuxième prénom. Bécaud, c’est le nom du deuxième époux de sa mère, et il rappelle le mot populaire qui évoque un baiser. Au même moment, il affine son style et s’habille d’un accessoire qu’il ne quittera plus : une cravate à pois.

En 1952, Bécaud propose à Edith Piaf une chanson qu’il a composée, Je t’ai dans la peau. Grâce à Piaf, qui l’appelle « le jeune chien », il rencontre Charles Aznavour (avec qui il signe Méqué méqué ou C’est merveilleux l’amour), puis Louis Amade, qui cumule les casquettes de poète et de préfet. De leur collaboration naît un titre aux airs de vacances, Les marchés de Provence.

Après son passage très remarqué sur la scène de l’Olympia, Gilbert Bécaud est une star. Les filles se jettent sur lui dans la rue, tentent de lui arracher ses vêtements. Mais comme toute star, il doit aussi essuyer des critiques. L’une des plus dures vient d’Eugène Ionesco, auteur que Bécaud admire beaucoup. Dans une chronique décapante qu’il intitule « Comment se débarrasser de Bécaud », l’auteur de La Cantatrice chauve dénonce « la banalité, l’imbécillité de ses paroles et de ses musiques ».

Nathalie et les succès internationaux

Il poursuit en affirmant que Bécaud « chante comme une guenon qui s’est pris la queue dans la porte de sa cage. Il est le contraire de l’intelligence et du spirituel. » Aussi acerbe et blessante qu’elle puisse être, la critique ne fera jamais taire le chanteur. Il est porté par son public, toujours au rendez-vous. Quand sort Nathalie
 en 1964, les chiffres des ventes explosent.

Ses tournées l’amènent à conquérir le monde. Certains de ses titres vont même devenir des succès planétaires. C’est le cas par exemple de Et maintenant ?, traduite en anglais sous le titre What now my love ?, et de Je t’appartiens, Let it be me. Bob Dylan, Nina Simone, Sonny et Cher, James Brown reprennent ainsi les tubes de Gilbert Bécaud… Et même Elvis Presley !

 En 1974, sur la scène de l’Olympia sur laquelle il avait hérité du surnom de « Monsieur dynamite, le chanteur reçoit la Légion d’honneur. Mais la fatigue commence à se faire sentir. Un jour, agacé par un humoriste, il lui envoie une gifle, donnant en même temps un coup à sa réputation. La fumée du tabac abîme sa voix. Le disco concurrence sa musique. Mais des générations entières continuent de chanter ses titres.

Le 18 décembre 2001, c’en est fini. Gilbert Bécaud meurt, emporté par un cancer du poumon, à 74 ans. Le spectacle est terminé. Et pour reprendre les mots qu’il chantait à chaque fin de concert : « Quand le spectacle est terminé, les bravos retombés, j’ai pas le cœur à m’en aller. Je reste et je traîne dans ce théâtre, dont le cœur continue de battre, même s’il bat au ralenti ».

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